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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 03:00

Copie de discrimination - ageRécemment, alors que je regardais le film de Jacques Audiard, Sur mes lèvres, tourné en 2001 et diffusé sur Direct 8, une scène m'a frappé car elle m'a ramené vers mon vécu actuel. L'héroïne, Carla, une jeune femme sourde a besoin de se faire seconder dans son travail de secrétariat au sein d'une grande entreprise de BTP. Elle se rend donc dans une agence ANPE pour faire paraître une offre d'emploi. Et au cours de l'entretien entre Carla et l'employée qui la reçoit, la jeune femme précise qu'elle préfèrerait un homme. Elle est aussitôt coupée sèchement par son interlocutrice qui lui répond que c'est impossible : "C'est de la discrimination !" Puis immédiatement, l'employée enchaîne : "Quel âge ?" Carla bafouille un peu puis finit par dire qu'elle souhaiterait une personne dans les 25/30 ans. "Tiens, tiens ! pensai-je, voici une authentique discrimination qui est quant à elle parfaitement légitimée. Et ouvertement en plus !" 

Bon, c'est une fiction car dans la réalité, la discrimination sur l'âge est officiellement très réglementée en France : elle est toléréee si elle est vraiment nécessaire à la fonction exercée dans une entreprise ou si elle répond à une politique menée par les pouvoirs publics en faveur d'une catégorie de la population (ex : jeunes, travailleurs âgés...). Dans tout autre cas, elle est strictement interdite et aucun critère d'âge ne doit figurer sur le texte officiel de l'offre d'emploi quel que soit le moyen de communication utilisé (Pôle Emploi, presse, Internet, radio, TV...). L'article L122-45 du Code du Travail français le spécifie clairement à travers l'exclusion de différents types de discrimination :

Aucune personne ne peut être écartée d'une procédure de recrutement (...) en raison de son origine, de son sexe, de ses moeurs, de son orientations sexuelle, de son âge, de sa situation de famille ou de sa grossesse, de ses caractéristiques génétiques, de son appartenance  ou de sa non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation ou une race, de ses opinions politiques, de ses activités syndicales ou mutualistes, de ses convictions religieuses, de son apparence physique, de son patronyme ou (...) en raison de son état de santé ou de son handicap."

Le rappel aux candidats d'origine immigrée ou carrément immigrés est ici clairement mentionné. Ceux-ci sont placés dans notre pays, en tout cas officiellement, sur le même plan que les citoyens français de souche... à la différence de l'Australie qui discrimine ouvertement les prétendants migrants sur l'âge sans qu'un lien objectif de causalité professionnelle ait jamais été démontré.

Cependant, malgré ces garde-fous législatifs en France, nous savons tous qu'officieusement des discriminations ont lieu surtout si une photo est exigée au préalable avec le CV ou après un entretien quand votre âge vous est demandé... et que vous avez soigneusement évité de le mentionner dans votre candidature écrite. J'ai connu quelques personnes qui travaillaient dans le secteur commercial (toutes activités confondues) et qui avaient parfois recruté seules ou collectivement et qui ne m'avaient pas caché qu'elles préféraient un nouveau collaborateur plus jeune et/ou plus avenant voire beau dans leur équipe à compétences égales... ou à peu près ! Car parfois, le "bon" âge ou le "bon" physique peut faire oublier à certains recruteurs les manques et faiblesses d'une candidature. Pas très moral, ni honnête, ni légal mais comme rien n'est écrit, tout est finalement possible. Personnellement, j'ai fini par ne plus dire mon âge après que j'aie eu 35 ans sachant la ségrégation hypocrite qui s'opérait avec le temps. J'ai toujours pu compter jusqu'à présent sur mon physique paraissant un peu plus jeune que mon âge réel et mon argumentation étayée (j'ai une solide expérience professionnelle). Et si je devais révéler mon âge, le recruteur pouvait alors le mettre en balance avec tout ce que je lui avais dit auparavant sur ma connaissance du terrain. Cette ruse m'a souvent servi en bien. Mais son action est toutefois limitée : même si je fais plus jeune que mon âge, je vieillis, et à un moment, je finirai par paraître physiquement comme un senior bien conservé mais un senior tout de même. J'ai cependant la chance de travailler dans un secteur d'activité qui ne discrimine pas trop sur l'âge même si ça se fait sans doute de-ci de-là bien entendu.

 discrimination - age


Dans cet article, je voulais mettre l'accent sur ce "racisme" anti-âge, appelé âgisme, si présent dans les sociétés occidentales depuis des années maintenant, en particulier depuis la révolution sociétale et sociale de la fin des années 1960. Cette dernière période de l'Histoire humaine s'est caractérisée par un formidable désir de liberté tous azimuts porté par la jeunesse et un rejet des conventions sociales alors symbolisées par les gens plus âgés et surtout ceux de 40 ans et plus.

Cependant, le positif apporté par un gain important de liberté individuelle a paradoxalement fait croître un égoïsme qui n'a cessé de durcir l'environnement social au fil du temps. L'épanouissement personnel a fini année après année par se vautrer dans un matérialisme capitaliste exacerbé et indécent qui sacrifie sans pitié tous ceux qui ne peuvent le satisfaire immédiatement. Il n'y a effectivement pas d'opposition entre la recherche d'un accomplissement individuel et l'économie de marché : combien d'anciens babas cool sur le chemin d'une pleine expression de soi sont devenus de riches hommes d'affaires ? Beaucoup, et quelques-uns sont célèbres. Ainsi, Larry Brilliant est à la tête de Google.org, filiale du géant Google, qui se présente comme une fondation philanthropique destinée à financer des projets à but humanitaire et altruiste. Cet alerte sexagénaire conserve encore un lien avec l'éthique de partage et de bonheur un rien fleur bleue de sa jeunesse. Mais d'autres gèrent désormais ou ont gérés des activités bien éloignées du bien-être collectif et de celui de l'environnement. C'est le cas de Richard Branson le créateur et patron de l'entreprise Virgin et de sa principale filiale Virgin Airways. C'était aussi le cas de Steve Jobs, le créateur superstar d'Apple. Ces exemples montrent que la notion de liberté individuelle est très idéalisée et se fonde sur un certain égoïsme qui désire obtenir de la vie un retour sur gage... de confiance et de dynamisme : c'est la fameuse notion de profit personnel à laquelle on peut donner toutes les nuances possibles. Et à partir de l'idée de profiter de la vie, un lien direct a été créé vers celle d'épanouissement personnel, ce dernier se résumant pour nombre de citoyens des pays occidentaux à consommer le plaisir où il peut être trouvé.

Copie de discrimination - ageEt la quête de la plénitude personnelle passe forcément pour une grande majorité de gens par les expériences sexuelles avec son corollaire "seventies", l'hédonisme. D'où ce culte de la jeunesse que nous subissons tous ! Qu'est-ce qui est surtout beau et désirable aux yeux de la plupart d'entre nous : le corps humain jeune et attirant, jugé sexuellement plus désirable. Parallèlement, le tabou sur la sexualité des vieux et l'ostracisation de la vieillesse autant que de la mort se sont mis en place très vite. De nos jours, en Occident, la vision de la fin de vie est essentiellement négative parce que notre condition mortelle est dépréciée.

Appartenant à une génération intermédiaire née dans les années 1960, les premiers post-babyboomers, j'ai pu voir la manière dont la mort était appréhendée changer autour de moi. Lorsque j'étais enfant, celle-ci appartenait à ma vie sociale : la Bretagne est une région paysanne et pieuse. Les anciennes générations ont souvent eu un lien simple et sacré, parfois un rien susperstitieux, avec l'environnement au sens large : la Bretagne est aussi une terre fertile en légendes où druides, fées et magiciens mais aussi Dieu et ses saints usent de leurs pouvoirs sur les humains. Et la mort n'était jamais vue comme quelque chose de sale, de dégoûtant : elle était incluse dans la vie. Je me souviens d'avoir embrassé à 8 ans le front glacial de mon grand-père paternel sur son lit de deuil. J'étais interrogé, intimidé, mais en rien terrorisé. Mes parents et le reste des adultes alors me présentaient la chose comme allant de soi même si elle était douloureuse moralement. C'était la coutume, un adieu rendu au défunt avant d'être mis dans le cercueil puis enterré. J'avais trouvé le contact avec la peau glacé de mon grand-père un peu désagréable mais pas répugnant du tout : Pépé était parti... ailleurs. Mais le corps était là. Je ne comprenais pas. Cependant, je n'avais pas peur. A l'époque, j'étais un jeune catholique pratiquant. Je pouvais accepter naturellement la mort comme élément d'un processus de vie global dont je ne maîtrisais ni les tenants, ni les aboutissants. C'était comme ça. Et c'était un mystère SACRE. Et je pense très profondément que c'est la perte du sacré religieux et plus généralement spirituel qui nous a fait oublier la nature profonde, unique, si particulière de la vie... et de sa soeur cadette, la mort. L'une et l'autre ont été arbitrairement séparées puis opposées frontalement dans les esprits à mesure que ceux-ci se soumettaient au culte du matérialisme. L'accent étant mis sur le corps seul, la mort est logiquement devenue plus menaçante : elle sonne pour beaucoup d'entre nous la fin irrémédiable de toute chose et symbolise le néant parfait.

Pour ma part, je ne sépare plus la vie de la mort. La première inclut la seconde qui en est de fait une partie. Ma spiritualité se fonde en grande partie sur le bouddhisme depuis de nombreuses années. Je vois la vie comme un processus global où se succèdent éternellement états d'incarnation et de disparition physiques. La mort est une période de latence dans notre existence : elle est la désagrégation de notre corps mais elle ne signifie pas pour moi ou tout bouddhiste que notre énergie vitale n'est plus. Celle-ci existe toujours au contraire mais sous une forme différente, immatérielle et invisible. Et ce n'est pas parce qu'on ne voit, n'entend ou ne sent pas quelque chose qu'il n'existe pas : l'air ou d'autres gaz comme le redoutable monoxyde de carbone en sont les plus parfaits exemples. Aux yeux d'un bouddhiste, la mort est une sorte de sommeil d'où toute conscience a disparu ; l'identité sociale que nous avions, notre ego, elle, est bien détruite au cours du trépas mais notre essence de vie, notre VRAI moi, pur et détaché de toute chose, NEUTRE, lui demeure vivant, comme endormi, en attente d'une renaissance physique. C'est aussi pourquoi, nous oublions nos incarnations précédentes : seul l'essentiel, notre force vitale, reste et perdure de vie en vie. En résumé, selon ma croyance, la vie est le fonctionnement intrinsèque de la réalité cosmique qui intercale pour les être vivants, vécu et mort physiques, et pour les choses inanimées, agglomération et désagrégation :

"Les cycles de la vie et de la mort peuvent être comparés à l'alternance du sommeil et de l'état de veille. A l'instar du sommeil qui nous prépare à l'activité du lendemain, la mort peut être vue comme un état dans lequel nous nous reposons et nous ressourçons avant d'entreprendre une nouvelle vie. (...)" (Le cycle de la vie, Daisaku Ikeda)

Copie de Copie de discrimination - ageLa vie n'est qu'énergie, force vive, qui selon les lois chimiques et physiques de l'univers, permet parfois à certaines sources d'énergie de se réunir sous la forme d'une entité solide vivante et mouvante. Bien sûr, tout ça n'implique pas qu'il existe forcément une équivalence de durée entre période incarnée et période désincarnée de l'être intime. Une vie physique longue, moyenne ou courte peut être suivie d'un temps de disparition bref, moyen ou long du plan d'incarnation sans exacte correspondance de durée et vice-versa. Après, à l'échelle universelle, que veulent dire les mots "court", "moyen" ou "long" ?

En ce qui me concerne, la mort conserve une nature sacrée. Autour de nous, on entend souvent évoquer le côté "sacré" de la vie mais rarement voire jamais de la mort. On peut même dire que cette dernière est perçue par beaucoup comme une attaque au côté sacré de la vie. Le rejet de l'avortement ou du suicide par les catholiques appartient à cet ordre d'idée par exemple mais il a un sens : c'est la mort non-naturelle, non fortuite, qui est condamnée moralement. Le décès naturel est quant à lui entouré d'une aura plus mystérieuse et du coup sacrée puisque Dieu a rappelé l'un des siens auprès de lui : "Les voies du Seigneur sont impénétrables." Pour tous les autres qui ne pratiquent pas une religion ou la pratiquent sans réel sens spirituel, le côté sacré de la vie est devenue une notion très vague, sans réel contenu, tant le respect de la vie physique et morale est bafoué sur terre. Si nous nous respections vraiment les uns les autres, nombre de nos problèmes relationnels disparaîtraient et notre existence en serait bien simplifiée. Non, à l'inverse et conformément à l'implantation de l'idéologie matérialiste dans les esprits, le côté sacré de la vie est envisagé par beaucoup d'entre nous de manière sentimentale et du point de vue strictement physique : la vie est sacrée parce qu'on peut en jouir, tirer profit des opportunités qu'elle nous offre tant que notre corps est vivant. Rien de plus. C'est évidemment extrêmement superficiel : c'est rabaisser l'essence même du mot et de l'idée de sacré à un niveau très bas, presque nul. Dans ce cas, il n'est pas surprenant que tout ce qui nous rappelle que nous ne sommes là que temporairement, la vieillesse (donc l'âge), la maladie et la mort, soit déprécié et dénié en Occident. 

Lorsque j'étais à Uluru, en Australie, fin 2010, je m'étais aperçu à quel point pour les Aborigènes, la vie dans son sens global, vie/mort, était SACREE. Intimement, viscéralement. A travers leur cosmogonie, leurs légendes, les primo-Australiens imposaient à moi le visiteur de l'un des hauts lieux de leur culture leur vision du monde et de l'univers de manière forte, puissante, complète. Je n'aurais même pas eu l'idée de transgresser les multiples interdits qui entouraient le grand rocher sacré dont j'ai pris tant de photos. De plus, l'état du Territoire-du-Nord qui gère ce lieu punit sévèrement toute personne qui ne respecte pas ces limites imposées par les Aborigènes. Par la suite, après mon retour en France, j'ai observé d'une manière différente les lieux religieux du monde soit près de chez moi, soit plus loin à travers des documentaires à la télévision. Et j'ai alors vu combien nos sociétés occidentales méprisaient le fait religieux et corrompaient la notion de spiritualité.

Nos églises sont des endroits où des milliers de touristes vont et viennent sans aucun respect du lieu et des rites qui y sont célébrés. De nombreuses personnes viennent vers les "nouvelles" spiritualités qui ne sont souvent que des réinterprétations d'anciennes religions avec comme but unique leur SEUL épanouissement et avec une vision très idyllique de la communion universelle, très Peace and love, irréaliste, superficielle, erronée. Où pourrait donc se nicher le sacré là-dedans quand l'égoïsme le plus pur s'exprime à longueur de séminaires, d'interviews, de vidéos ou d'écrits complaisants ? C'est toujours ce que je perçois chez de (trop) nombreux adeptes des nouvelles formes de spiritualité, c'est d'oublier L'AUTRE, le tiers adversaire ou ami en fait : toujours ramener la couverture à soi semblerait être leur mot d'ordre, officieux bien sûr. C'est bien beau de parler d'Amour (avec un grand A) et d'harmonie mais encore faut-il le montrer soi-même autrement qu'en suivant principalement les conseils et enseignements donnés par d'autres : ne pas juger, être attentionné... C'est simple et concret. Et les effets sont rapides voire immédiats. Personnellement, bien que dans ce blog, je parle de mon expérience, j'essaie de rester vigilant à ne pas parler que de moi : j'ai inclus des rubriques plus tournées vers les autres et des thèmes plus collectifs. Parallèlement, j'essaie de rester en lien avec ma famille et quelques amis proches et d'être un agréable interlocuteur pour ceux qui me rencontrent. J'y parviens avec plus ou moins de bonheur selon les jours et les moments. Mon objectif est de toujours garder ouvert le pont dressé entre moi et les autres et de le consolider. Sans les autres, je ne suis rien : je n'ai aucune reconnaissance valable de qui je suis. Le lien sacré de la vie est d'abord là, en fait, dans notre être puis dans l'échange entre ce dernier et autrui ; la vie est communication d'abord et parfois ensuite, elles peut devenir communion.

Communiquer... ce mot est à l'opposé de ce que nous voyons en Occident où le capitalisme triomphant, largement aidé par l'idéologie soixante-huitarde, a détruit les solidarités sociales et isolé les anciennes générations. L'individualisme roi impose son diktat à tous et son avatar maléfique, l'égoïsme, en profite pour s'exprimer pleinement en ruinant nos fragiles équilibres sociaux. Dans ces conditions, le sacré ne peut exister AUTHENTIQUEMENT. Seuls des ersatz prennent le relais. Et bien sûr, l'idée même de religion est rabaissée, ridiculisée, quand elle n'est pas tout simplement vilipendée, haïe. Au lieu de questionner l'idée religieuse, on l'a purement et simplement condamnée comme étant néfaste. Sauf que la liberté que nous pensions avoir gagnée ainsi a enfanté un monstre : une société décadente et d'une violence inouïe envers les plus faibles (handicapés, personnes âgées, malades ou chômeurs de longue durée...) et tous ceux un peu trop différents ou décalés par rapport aux normes en vigueur (personnes grosses ou avec des traits physiques très particuliers, personnes ayant un mode de vie ascétique, personnes asexuelles...). La fameuse révolution beatnik, c'est aussi ÇA : une réalité irrespectueuse de la vie et de son fonctionnement global. La vieillesse, la maladie et la mort sont rendues terrifiantes alors qu'elles appartiennent à la réalité humaine depuis toujours. Il est tout de même paradoxal de voir combien les mouvements spirituels humanistes ont le vent en poupe tandis que simultanément, leurs adeptes sont terrorisés à l'idée de vieillir et de mourir. A la limite, je pousse le bouchon à peine plus loin en disant : "Mais comment peut-on manger bio, se prétendre écolo et proche de la nature quand le simple fait de mourir nous effraie à ce point ?" Logiquement, nous devrions accepter cette réalité en totale concordance avec le processus naturel sans problème, sans fatalisme ni peur, et avec neutralité. La mort est aussi noble que la vie puisqu'elle en découle.

irish graveyard NB 7.6CMDe tous temps, on a craint la mort : on perd ses proches, ses biens, un statut et on n'ignore ce qu'il y a après le trépas. On sait juste que le corps se putréfie et se désagrège. Et nous ne conservons de l'absence de vie que cette vision digne des films d'horreur. Mais il vaudrait mieux se réconcilier avec la mort. Ainsi, nous pourrions vraiment construire une société plus juste : l'équilibre générationnel serait rétabli en considérant davantage nos anciens auxquels nous prêterions l'attention et le respect auxquels ils ont droit. Nous éviterions ainsi de placer par anticipation ces derniers dans l'antichambre de la mort alors même que certains ont encore bon pied bon oeil. L'ironie du sort actuellement est de voir d'alertes quinquagénaires ou sexagénaires se plaindre de l'irrespect dont les jeunes les gratifient alors même que c'est eux qui ont bâti cette société ultra matérialiste où la jeunesse triomphante s'étale à grands coups d'images agressives. La leçon est claire : aller vers ce que l'on CONSIDERE comme le progrès social ne justifie pas que l'on jette tout ce qui existait avant. Un TRI est nécessaire. Force est de constater que nos aînés les plus jeunes, ceux qui avaient 20 ans vers 1970, ne l'ont pas fait et qu'ils récoltent en partie ce qu'ils ont semé. Causalité implacable.

Dans son film La plage (2000), l'américain Danny Boyle, a fait une métaphore terrible et fort juste du fonctionnement de la société occidentale. Les 3 héros, Richard, Etienne et Françoise interprétés par Leonardo Di Caprio, Guillaume Canet et Virginie Ledoyen découvrent sur une île lointaine une micro-société humaine autarcique fondée par une jeune femme, Sal, et son compagnon quelques années auparavant. Au cours de leur séjour dans ce lieu aux allures paradisiaques, les 3 jeunes gens vont vite s'apercevoir que sous les apparences idylliques une réalité plus sombre entretient la cohésion du groupe : le déni et l'exclusion. La société créée autour du leadership de Sal n'accueille de par son éloignement que des jeunes et est fermée à toute nouvelle introduction. Les 3 héros sont acceptés par défaut au départ. Puis les rapports se détendent. Richard, Etienne et Françoise sont séduits par l'atmosphère enchanteresse qui semble régner sur place. Et l'idéologie du groupe centrée autour d'une vie plus proche de la nature (alimentation bio, absence de pollution, refus de la technologie) et d'un temps libre important est également attirante. Alors que tout va pour le mieux, un accident grave va révéler la nature cruelle de l'éthique qui structure le groupe : 2 jeunes hommes suédois, un couple gay, sont attaqués par un requin et sont gravement blessés. Au lieu de leur prêter secours et assistance, leurs congénères les laissent agoniser dans d'atroces souffrances. Quand l'un meurt, il est inhumé avec maladresse et détresse : on voit alors que la mort n'avait même pas été envisagée comme évènement possible. Quant à l'autre blessé, il est déposé dans la forêt tropicale loin du village, sans soins, afin de trépasser hors de la vue de tous. Les 3 héros sont terrifiés et profondément choqués, surtout les 2 garçons. Ils découvrent alors le vrai visage de Sal. La maladie et la déchéance physique sont exclues de la société qu'elle a créée. Tant que chacun n'a aucun problème grave de santé et garde secrète l'existence du groupe, tout va bien sinon c'est le rejet pur et simple. Ce film est une merveilleuse fable qui en dit long sur l'Occident : tout est beau et merveilleux, plus facile en tout cas, quand on est jeune, beau, en bonne santé et qu'on respecte les codes imposés. Commencez à vieillir, à être de plus en plus malade ou à être un peu trop différent, vous vous verrez vite montrer que vous devenez de trop. Mieux vaut vous éloigner du regard de tous. Evidemment, l'exclusion sociale est plus hypocrite dans la réalité. Ce qui est aussi très intéressant dans La plage, c'est le fait de placer l'essentiel de l'action au sein d'un groupe qui rappelle les communautés hyppies des années 60/70. Ce rapprochement n'est certainement pas dû au hasard ; il confirme que la relation causale entre la pseudo-liberté invoquée par l'idéologie beatnik et la nature inhumaine de notre société actuelle n'a pas échappé à d'autres que moi.

 discrimination - age

 

Derrière la ségrégation sur l'âge, c'est la peur de mourir qui est tapie et qui nous rend aussi durs et intransigeants avec tout ce qui peut nous rappeler notre état mortel. Sauf qu'en agissant ainsi, nous n'avons rien gagné ou si peu. Nous considérons les gens comme interchangeables, comme des objets. Nous consommons les relations amicales ou amoureuses comme des services : nous zappons, nous éliminons, nous remplaçons d'un clic ou d'un mot bien envoyé ou plus lâchement sans rien dire les individus autour de nous quand nous ne trouvons plus de profit suffisant à notre lien avec eux. C'est aussi la logique du travail : considérer que tout employé peut être remplacé par un autre... ou une machine. Nous voudrions être performants tout le temps. Je ne peux même pas dire jusqu'à notre mort puisque nous refusons de mourir.

La très grande majorité d'entre nous rêvent d'une vie éternelle tout au fond d'eux-mêmes. Ce qui est un non-sens évident : on ne respecte pas la vie ainsi car elle ne fonctionne pas de cette façon. La vie INCLUT la mort, qu'on le veuille ou non : dès la naissance, notre corps commence sa marche inéluctable vers sa fin programmée. Si la vie avait conservé un authentique caractère sacré, nous craignerions certainement toujours la mort mais nous la rendrions plus proche, plus banale, moins "plombante"... et moins terrifiante. 

Mais notre société occidentale a choisi une autre voie depuis 40 ans : la culture du déni qu'elle fait payer à tous dès que la maturité arrive. La conséquence brutale pour tout un chacun est une survalorisation constante de la jeunesse perçue abusivement comme plus performante en général. N'oubliez pas qu'à un moment donné, nous serons tous des seniors. Nous aussi, nous nous retrouverons hypocritement mis de côté parfois ou souvent. Il ne tient qu'à nous de changer individuellement cet état de chose en modifiant nos conceptions sur la vieillesse et la mort. Ce n'est qu'ainsi que nous respecterons de manière profonde le processus complexe qu'est la vie. C'est l'unique façon de contrer la décadence humaine qui corrompt notre société : réunifier notre ego avec l'idée de la mort, retrouver les fondements de notre personnalité, le basique, l'essentiel, hors du temps et des conventions sociales. Réinstaurer un meilleur dialogue entre notre identité temporaire et celle plus intime, intouchable par les vicissitudes de la vie matérielle, notre véritable "Je". C'est un mode de penser et d'action philosophique puis spirituel et enfin psychologique. L'écueil absolu à éviter est l'égocentrisme qui dégénère à la longue en égoïsme. Ce qui exige un véritable travail sur soi. Dans un monde où la facilité est le chemin valorisé, c'est un vrai défi à relever. Je dirais même que c'est une révolution intérieure. Mais sans une telle évolution personnelle, n'espérez aucun progrès extérieur autour de vous ou alors en surface. Et le bonheur de vivre est aussi à ce prix : l'équilibre entre son accomplissement et celui des autres... détaché de l'angoisse de la mort.


Buddhist cemetery 7.6CM NB 

Je vous quitte avec ces mots merveilleux d'André Baechler, enseignant suisse en Reiki, qui sont à méditer tant ils sont empreints d'humanité et de compassion. Ces propos reflètent avec précision des situations que j'ai vécues et des faits que je constate chaque jour :

"La véritable jeunesse est l'émanation de ce qui brille au plus profond de nous. J'ai vu des gens de 20 ans extrêmement vieux et aigris, ainsi que d'autres de 80 ans en "pleine adolescence". (...) Une personne refusant son âge dégage quelque chose de faux, émanant cette lutte acharnée de chaque instant à refuser son aspect naturel. Elle n'est pas authentique. Celle qui malgré le poids des années brille et rayonne de l'intérieur est infiniment plus riche de la beauté qu'elle émane. (...).

L'âge est sans importance, il est juste une mesure terrestre, un repère qui peut nous être utile s'il est bien utilisé. Nous ne sommes pas forcément nés pour mourir vieux. Faire durer la vie le plus longtemps possible n'est pas un but absolu. Une fois de plus, pourquoi ne pas privilégier la qualité plutôt que la quantité ? (...).

Bien sûr, notre société basée sur la compétition est un mode de valeurs faussées excluant les personnes au fil de leur âge plutôt que de les intégrer en complémentarité aux plus jeunes. Dans notre jeune âge, il est facile de se valoriser (fictivement) par notre profession, mais les années passant, il devient vital d'exister pour soi, notre société nous gratifiant de moins en moins. Alors n'attendons pas ce rejet programmé pour savoir ce que nous valons et pour découvrir toutes les richesses ignorées qui nous habitent... bien au-delà de notre âge. (...).

La feuille naît au printemps et meurt en automne, mais l'arbre persiste et rayonne sa beauté au-delà des saisons. Et quand l'arbre meurt, la forêt se renouvelle... A cette image, nous existons, tout simplement, au-delà du temps, sans début ni fin. La vie se transforme mais ne meurt jamais." (www.reiki-formation.ch, André Baechler)

N'est-ce pas au fond cette réalité qui nous dérange le plus dans l'inexorabilité du sort fatal qui nous attend : que la vie puisse continuer tranquillement sans nous, comme si nous n'avions jamais existé ? Réaction futile de notre ego révolté par son impuissance face au cours des choses mais maintenu complaisamment par la société dans l'illusion d'une éventuelle rémission temporelle. Nous voudrions être à chaque instant l'unique centre de toutes les attentions, et l'être à jamais ! Peine perdue : la vie, elle, s'en fout ! 

commentaires

Eve Océane 18/07/2013 11:10


Les combats de 68 peuvent être perçus comme ceux de la jeunesse (mais tous n'en étaient pas) contre les générations précédentes, parce qu'ils étaient menés majoritairement (mais pas seulement)
par des jeunes. Il s'agissait de sortir d'un carcan, dans lequel la société enfermait les vies, pour s'ouvrir à d'autres valeurs que travail, famille, patrie… C'est-à-dire, concrètement et
progressivement, de privilégier le désir au devoir, l'éthique à la morale, l'authenticité à la bien-pensance, l'intensité de la vie à sa durée, la liberté à l'obéissance, la pensée aux dogmes…
Mais les êtres humains restent des êtres humains, avec leurs limites, et ce n'est pas parce qu'un monde s'écroule que ceux qui ont lutté contre lui ont les outils pour en construire un autre à la
mesure de leurs idéaux.


 


La ségrégation sur l'âge est, me semble-t-il, plutôt liée à des questions économiques (un jeune travailleur coûte moins cher et est plus facilement exploitable, mais, malheureusement aussi,
beaucoup de jeunes n'arrivent pas à trouver leur place sur un marché du travail saturé) et sociologiques (avec le vieillissement des babyboomers, on voit des phénomènes inimaginables il y a
seulement quelques années : publicité tournée vers le 3ème âge avec des mannequins âgés, évolution des notions esthétiques…


 


Ceux qui rêvent d'une vie éternelle rêvent plutôt d'une éternelle jeunesse où tout serait toujours possible… Parfois d'ailleurs, ce sont les mêmes qui ne savent que faire de leur vie telle
qu'elle est.


Quant à la peur de la mort, comment ceux qui ont passé leur vie à accumuler les culpabilités et à croire qu'elles leur faisaient encourir les pires supplices dans l'au-delà, pourraient-ils ne pas
l'avoir ?


Pour moi la mort est la fin de la vie. C'est tout. La fin, probablement, de tout ce qui est pensées, perceptions, émotions… lesquelles sont liées, il me semble, au fonctionnement de mes neurones.
S'il reste quelque chose de moi, je n'arrive pas imaginer que ce soit conscient (mais peut-on imaginer vraiment sa propre mort ?). Au mieux, ce sera un souvenir que j'espère pas trop négatif
pendant quelques années chez quelques personnes, peut-être une petite aide à vivre pour certaines d'entre elles. Je ne trouve pas ça dramatique. Ce qui me fait peur, ce n'est donc pas tant la
mort elle-même, que l'intensité et la durée des souffrances qui risquent de la précéder.


 


 

ELLYPSO WARATAHS 19/07/2013 13:18



Ca alors ! Je n'imaginais même plus que cet article qui a sans doute été le 1er à porter une véritable réflexion sociétale sur mon
blog allait susciter une réaction... enfin ! Sa rédaction avait été importante pour moi et j'avais trouvé que malgré un lien sur Facebook il était passé relativement inaperçu. Je trouvais ça très
dommage car son thème majeur, l'âgisme, concernait tout le monde.


 


Sinon, encore une fois, tu m'offres une réflexion construite et bien argumentée. Et je reprendrai d'abord ta phrase qui résume
parfaitement un éternel dilemme de l'humanité : 


"Mais les êtres humains restent des êtres humains, avec
leurs limites, et ce n'est pas parce qu'un monde s'écroule que ceux qui ont lutté contre lui ont les outils pour en construire un autre à la mesure de leurs idéaux."


Ton constat est fort
juste. Les gens veulent partout quand une situation ne leur convient pas le changement. Seulement lorsqu'ils y parviennent, il leur manque toujours une attitude
essentielle pour transformer l'essai en coup gagnant : la sagesse. Et rebelote pour une situation nouvelle qui au fil du temps va révéler elle aussi le pire de
l'âme humaine mais sous des formes différentes du passé. C'est ni + ni - ce que nous vivons actuellement. D'ailleurs, en France, nous avons eu un précédent historique notable en la révolution de
1789 qui a amené le 1er régime fasciste de l'Histoire de France : la Terreur. Un totalitarisme sanglant qui ne pouvait qu'amener à l'avènement d'un dictateur, Napoléon, + tard et à une république
dégénérée tel que nous le vivons actuellement 2 siècles après.


 


Pour ce qui est de la place des personnes âgées, quelque chose se passe en ce moment et que tu as remarqué : la place en devenir
des vieux dans la société occidentale. C'est tout récent : les seniors vus comme consommateurs efficients et dynamiques et non plus des rebuts à mettre sur la touche. Et pour moi, c'est un
mieux. En fait, nous vivons actuellement une situation très paradoxale : la vision extrêmement négative et courante de la vieillesse commence à cohabiter avec une
nouvelle manière d'envisager le grand âge. Nous sommes dans une transition. Mais il est sûr que
les babyboomers, de part leur nombre vont faire évoluer les choses. Ce qui d'une certaine façon te donne raison : 1968, c'était le refus
des carcans et la forte volonté de les faire exploser. Nous y sommes à nouveau : effet à retardement ! 


 


Quant à la mort, la  vision que nous en avons
ne reflète évidemment que nos croyances. Disons que peu importe ce que nous pensons trouver ou ne pas trouver
après, ce qui compte à mes yeux est de redonner à la mort, ce moment crucial de toute vie humaine et non humaine, sa place dans notre existence : un fait banal, normal et
simple. La mort est une évidence ; elle est INCONTOURNABLE. Autant s'en faire une amie.


Bien sûr, se réhabituer à la
mort implique de repenser notre fin de vie : comment allons-nous vieillir ? Là intervient aussi la notion de responsabilité personnelle : comment mangeons-nous ? Prenons-nous vraiment soin de
notre santé ? Comment nous-mêmes envisageons-nous notre vieillesse ? Autant de questions cruciales qui vont faire de ce moment de notre existence un temps de paix ou un enfer
intérieur. Personnellement, ce n'est pas la mort que je crains mais le trépas, le passage. Pour ce qui est de ma vie, je sais que ma vieillesse sera beaucoup +
sereine et belle que ne l'a été ma jeunesse qui n'a été que souffrance et prise de tête : tout le cadre se met en place pour avoir une fin de vie sympa, dynamique et riche humainement comme
culturellement. Il faut dire que je fais tout pour ça.


 


Sinon, sur le thème de la mort, tu peux aussi lire l'article
n°20 de ce blog rédigé en avril 2012 : http://lobservatoireducoeur.over-blog.fr/article-20-la-vie-et-la-mort-la-mort-et-la-vie-102341557.html Comme
toi, je ne crois pas en la subsistance de notre conscience liée de toute façon à notre ego, notre identité sociale construite et soumise aux conventions d'une civilisation. Par contre, je crois
en la permanence de notre énergie de vie qui ira se joindre à un noveau processus vital humain ou non plus tard voire beaucoup plus tard. La mort physique au final est la simple désagrégation
d'un amas d'atomes réunis temporairement qui laisse s'échapper la force vitale qui soutenait toute cette union subtile.



L'auteur Du Blog : Ellypso Waratahs

  • ELLYPSO WARATAHS

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