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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 23:57

NOTE : Cet article est dédicacé à ma mère tout spécialement. Je t'aime Maman.

 

Nous sommes aujourd'hui le 26 juillet. Et en Bretagne, ce jour est spécial. Dans de nombreux lieux, des communes et des villages, Sainte-Anne est fêtée : les chants profanes ou sacrés vont se mêler au son du biniou, de la bombarde et des tambours pour honorer celle qui incarne avec une douce autorité l'essence commune de toute une région, celle qui rassemble un grand nombre de coeurs autour du sien. En ce jour particulier, l'un des hauts lieux de rassemblement et de communion sera certainement comme à l'accoutumée la ville de Sainte-Anne d'Auray dans le Morbihan : sa basilique est connue dans le monde entier par la plupart des croyants catholiques. Moi-même, je m'y suis rendu, enfant, plusieurs fois, accompagné par mes parents. Pour ma mère, c'était un vrai (mini) pélerinage lorsque nous y allions. Je ne me rendais pas toujours compte de ce qui se passait en profondeur : je savais juste qu'on honorait une grande dame, une sainte... et une parente de coeur, presque un membre de la famille.

 

Sainte-Anne d'Auray - Michèle Mocaër (2007)

Basilique de Sainte-Anne d'Auray (Morbihan)

avec au premier plan, la fontaine aux voeux et dévotions

(Photo : Michèle Mocaër)

 

Il y a quelques semaines, une amie, Laurence W., a posté sur son profil Facebook une vidéo musicale qui m'a bouleversé. Ce mini-film visible ci-dessous met en scène un chant religieux breton très connu dans ma région natale et indissolublement lié à sa culture, n'en déplaise aux esprits laïcs qui souhaiteraient réinterpréter parfois la grande Histoire humaine à leur façon. Pour de multiples raisons politiques et historiques, l'identité bretonne est désormais liée à jamais au catholicisme sur le marbre du temps comme elle l'est depuis des siècles avec la grande tradition celtique des druides et des bardes. Le christianisme pourra disparaître, son empreinte sur la Bretagne perdurera exactement de la même manière que les chants et musiques de mes ancêtres les plus lointains alors fiers païens. Son esprit religieux pourra s'évanouir que sa tradition restera à l'instar de toutes les relations socioculturelles passées qui ont bâti la culture bretonne dont la nature est éminemment syncrétique. Quiconque se rend en Bretagne voit tout de suite que les pardons rendus à tel ou tel saint sont bien plus que du folklore. D'ailleurs, je conseillerais à tout visiteur non Breton ayant un esprit anticlérical qui se rend dans ma région natale et de jeunesse de ne jamais trop plaisanter avec la religion : il pourrait avoir quelques ennuis en plus... et quelques dents en moins éventuellement. Tout Breton authentique, même s'il ne partage pas la foi chrétienne, la respecte cependant car elle signe l'existence d'une culture et d'un coeur collectifs. Et la langue bretonne quel qu'en soient ses variantes, qu'elle soit parlée ou pas par chacun, en est le ciment commun pour tous les habitants de souche sur les 5 départements* qui constituent la Bretagne authentique et historique.

Le chant dont il est question dans cet article s'intitule Ô Rouanez karet an Arvor, ce qui signifie en français, Ô Reine aimée de l'Arvor. Dans l'esprit breton, la Bretagne est divisée en deux parties principales : l'Argoat (le pays des terres, la bretagne intérieure) et l'Arvor (le pays des mers, la Bretagne côtière). Ce cantique célèbre la bonté et la grandeur de Sainte-Anne, mère de la vierge Marie, et considérée comme la sainte patronne protectrice de tous les Bretons. Et je peux vous dire que Santez-Anna a toujours une sacrée autorité naturelle sur son peuple qui lui est tout dévoué. C'est un peu notre "bonne mère" à nous, Bretons. Même éloignée de notre terre natale, la plupart d'entre nous y pensons un peu quand même à notre grand-maman spirituelle. En plus, elle porte un si joli prénom : Anne.

 

sainte-Anne

 

Pour nombre de Bretons, Ô Rouanez karet an Arvor est un hymne régional officieux, à côté de l'hymne officiel, enfin qui s'est imposé comme officiel de manière non définie, Bro gozh ma zadoù (Vieux pays de mes pères). Les deux chants se partagent le coeur du peuple breton sans problème. La population armoricaine montre ainsi un bel exemple au reste de la France au laïcisme si agressif et totalitaire : un cantique catholique et un chant celtique fusionnent leur beauté particulière dans une même langue et un même esprit régional qui reconnait et accepte toutes les composantes historiques de sa culture sans les opposer. Quelle leçon !

A mes yeux, Ô Rouanez an Arvor représente mieux mon lien vicéral entre ma région natale et moi , pour des raisons affectives évidentes reliées à ma mère. Il symbolise aussi ma culture et mes racines : Breton d'abord, Français ensuite. Il n'y a pas d"égalité. Cette hiérarchie restera jusqu'à ma mort. C'est la raison pour laquelle je me sens aussi beaucoup plus d'affinités avec les autres civilisations celtes comme l'Irlande, l'Ecosse ou le Pays de Galles qu'avec une bonne partie des régions françaises surtout celles du Sud avec lesquelles je ne me reconnais au fond aucun lien culturel commun essentiel hormis une langue nationale acceptée par défaut. Ma culture bretonne explique chez moi mes facilités linguistiques avec l'anglais et ma forte attirance pour tout le monde anglo-saxon. Mon sentiment d'être une sorte d'expatrié au coeur anglophone en pays francophone ne date pas d'hier.

 

       Dans cette vidéo, le chant est interprété par le choeur Kanerion Pleuigner

sur les orgues de la basilique de Sainte-Anne d'Auray.

Chaque 26 juillet, jour de la Sainte-Anne,

se déroule sur ce lieu un pardon

en costume traditionnel.

 

Quand mon amie Laurence m'a invité par un tag à venir sur sa page Facebook voir la vidéo, j'ai été ému aux larmes en écoutant le chant qui m'a rappelé tant de souvenirs chaleureux. J'ai alors revu ma propre mère, fervente catholique, qui le connait par coeur et le chantait parfois à la maison durant ma jeunesse. Et elle était transfigurée ma maman alors : je voyais bien que c'était du sérieux et que chanter ces vers la mettait en joie et l'apaisait. C'était un moyen d'échapper à sa condition d'humble ouvrière aux racines paysannes et à un quotidien parfois bien dur afin de se rapprocher de la douceur aimante et impartiale de Sainte-Anne. C'était aussi pour elle une manière de rester en contact avec sa vraie langue maternelle, le breton, que la France avait tenté de lui faire renier et oublier par l'intermédiaire de vexations et de punitions diverses. Combien de coups de règle sur les doigts, elle et mon père, n'avaient-ils reçus parce qu'ils avaient malencontreusement prononcé un ou deux mots en breton, leur langue de coeur ? Car l'esprit républicain français est essentiellement jacobin... et s'est toujours montré totalement ignare sur la valeur culturelle et symbolique du patrimoine originel du pays qu'il prétend pourtant diriger. Nous le constatons encore aujourd'hui quand tout en ne reconnaissant toujours pas de beaux particularismes régionaux qu'il serait fort logique de laisser vivre officiellement car éléments fondamentaux du patrimoine français, la république laisse libre cours à l'expression de cultures sans lien symbolique avec elle et aux valeurs bien différentes voire opposées à certains principes tout simples de dignité humaine. Les méfaits de l'idéologie républicaine française et de sa dictature égalitaire si éprise d'uniformisation sont destructeurs et profondément humiliants pour ceux qui en sont victimes. Mes parents ont su dans leur chair et dans leur âme ce qu'était d'avoir une différence que l'idéologie nivellatrice venue de Paris considérait comme inutile et arriérée. Chanter en l'honneur d'Anne, sainte patronne des Bretons, entre ses quatre murs, dans son modeste intérieur, était aussi pour ma mère une façon de se reconnecter à ses racines, de se REvaloriser à ses yeux : la joie simple qui se lisait alors sur son visage ne trompait personne.

 

Sainte-Anne est rattachée à la Sainte-Famille dans la tradition chrétienne. D'où cette évocation de chaleur humaine et d'attention bienveillante quand on pense à elle. Sainte-Anne, comme sa fille Marie la mère de Jésus, est une personnalité essentiellement réconfortante et protectrice. Anne est dans la tradition la femme de Joachim et la grand-mère du Christ. Par conséquent, elle symbolise un héritage familial concentré autour de valeurs morales qui mettent en exergue l'Amour, le dévouement et la compassion. Avec sa fille, elle représente la référence à un cadre éthique fort transmis ensuite fidèlement par la génération suivante. Anne est aussi la belle-mère de l'humble Joseph, père adoptif exemplaire. D'une certaine manière, tous ces personnages forment pour moi une famille idéale et pour tout dire révolutionnaire : une conception faite hors du couple parental et pour finir une adoption des plus remarquables. Au bout du compte, nous n'avons rien inventé !  Notre modernisme social contemporain ne serait-il pas par conséquent plus supposé que réel ?

 

Sainte-Anne & Marie

Anne et sa fille Marie, future mère du Christ,

dans le parc autour de la basilique à Sainte-Anne d'Auray

(Photo : Michèle Mocaër)    

 

Je vous laisse donc écouter ce chant, si ce n'est déjà fait. Je termine cet article en remerciant chaleureusement mon amie Laurence W. pour m'avoir permis de réentendre une très belle pièce musicale du patrimoine traditionnel breton que j'avais un peu oubliée. Et bien sûr, j'adresse quelques mots à la principale intéressée décrite dans mon article tout de même : "Me ho salud Santez-Anna !" (Sainte-Anne, je vous salue !).

 

Namaste !  

 

 

(*) : les 5 départements français qui composent la Bretagne authentique dite historique sont le Finistère, le Morbihan, les Côtes d'Armor, l'Ille-et-Vilaine et la Loire-Atlantique. Cette dernière a été séparée de sa région d'origine par un découpage administratif arbitraire et très politique en 1941 puis confirmé en 1955.

Published by ELLYPSO WARATAHS - dans MES LIENS INTIMES
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commentaires

Pol 05/12/2012 17:05

Merci pour ce texte, forcément engagé car lucide sur la situation bretonne. Petite coquille, l'Armor est mentionné deux fois, une fois au lieu de l'Argoat.

Bevet Breizh !

ELLYPSO WARATAHS 05/12/2012 18:17



Merci Pol !


 


Eh oui, les coquilles surviennent même chez les meilleurs écrivains LOL !!! J'ai rectifié l'erreur. Et pourtant, j'ai lu et relu mon article sans rien
voir. 


 


Content de voir un Breton intervenir... enfin ! Cet article est l'un de mes préférés sur mon blog : il touche à une part intime de mon être. J'ai tout de même vécu
37 ans en Bretagne. Cette région est bien plus qu'une terre natale donc : elle compose aussi mon identité sociale, et fortement. D'où ce côté engagé (oui forcément, à mon insu en fait,
naturellement) que tu as remarqué. Mais quand je vois mes parents qui ont plié devant l'autorité française et ce manque de considération envers eux qu'ils ont intériorisé, je ne peux rester de
marbre. Ce qu'a fait l'état français est indigne d'un pays qui se prétend celui des droits de l'homme. Beaucoup de blablas comme d'habitude et une réalité très contradictoire. Par conséquent,
lorsque je dis que je suis Breton avant d'être Français, ce n'est pas des mots en l'air.


 


Cordialement Pol ! 



Anne 30/07/2012 11:34

Bonjour Ellypso :)

J'ai eu beaucoup de plaisir à te lire :)
Ton article est empreint de nostalgie communicative. On se surprend à regretter de n'être point bretonne....Tu parles admirablement de tes racines, et tu nous transmets cet amour pour cette région,
cette culture si chère à ton cœur. Comme toujours, ton texte est instructif , et il ne manque pas de nous rappeler quelques paradoxes républicains. :)

C'est aussi un très bel hommage à ta maman, et ce chant est magnifique. J'ai toujours été très fortement attirée par ces musiques, et les civilisations celtes, et me suis trouvé des origines
irlandaises, qui remontent à loin..Crois tu que quelque part, ce soit encore imprimé en moi ? :) Merci Ellypso, pour ce voyage initiatique :) au coeur de cette Bretagne émouvante.

ELLYPSO WARATAHS 31/07/2012 20:48



Merci Anne pour ce beau commentaire sur un texte qui te concerne un peu puisque tu portes le même prénom que Sainte-Anne, la personne qui est le thème central de
l'article. Et pour ce qui est de tes origines irlandaises, elles sont en toi mais pour qu'elles vivent et prennent sens, tu dois aller à leur rencontre : peut-être un voyage en Irlande, ou plus
simplement, au tout début du moins, faire des recherches littéraires ou généalogiques... puis les faire vivre dans ton coeur, les valoriser aux yeux de tous mais surtout aux tiens d'abord. Je
commence à comprendre avec le temps qu'il est important de garder un contact avec son passé : ce dernier même s'il n'est plus là nous structure et a fondé une part importante de notre identité
sociale et même intime. Ce n'est pas rien !


 


En ce qui me concerne, c'est grâce à mon frère épris de généalogie que j'ai pu savoir que ma famille avait des racines bretonnes depuis 1535 au moins, et on aurait
certainement pu remonter plus loin si le recensement des naissances avait tout simplement existé à certaines époques. J'ai aussi appris que ma lignée était composée de nombreuses générations de
paysans dont certains peut-être petits hobereaux. L'agriculture est sans doute avec la pêche l'activité socioéconomique phare de la Bretagne.


 


Bien à toi ! 



L'auteur Du Blog : Ellypso Waratahs

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