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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 00:16

14 MARS : Le détritus

Métro ligne 3. Direction Galliéni. 19h environ. Je rentre du travail. Je suis assis sur un strapontin en bout de voiture. J'aime avoir une vue dégagée. La rame n'est qu'à moitié pleine. Je suis monté à Saint-Lazare. Le rythme et le balancement du train me bercent. Havre-Caumartin... puis à nouveau bercement. Opéra. Je somnole. Quelques voyageurs descendent. Je tourne les yeux vers la gauche regardant négligemment le quai opposé. Tout à coup, des cris aigus et des rires brisent l'atmosphère de quiétude un peu lasse. Trois jeunes filles aux cheveux longs, deux brunes et une blonde, d'une quinzaine d'années environ font une entrée tonitruante et remarquée dans le wagon. Elles s'assoient non loin de moi tout près de la porte en bout de rame où je me trouve. Deux se placent perpendiculairement à moi sur les deux sièges les plus proches d'une série de cinq placés en parallèle les uns des autres. La troisième est face à moi, dos aux autres passagers, et tournée vers ses deux amies.

Les trois adolescentes sont agitées, pleines de vie. Leurs rires clairs, sonores, continuent de cisailler le calme qui régnait il y a quelques minutes à peine ; ils rythment leurs bavardages sur tout et rien. Surtout sur rien. Tout à coup, l'une des filles, celle aux cheveux blonds, sort d'un sac à dos une barre chocolatée dans son emballage en plastique encore scellé. Elle déchire le paquet et le tend aux deux autres pour leur proposer de se régaler avec elle. L'une refuse, l'autre accepte avec plaisir et casse la barre en deux. Puis l'adolescente blonde retire l'autre partie de son emballage et commence à la savourer tout en continuant à bavarder.

Bourse. Les portes automatiques s'ouvrent. Quelques nouveaux voyageurs rentrent dans la rame. La jeune fille blonde enfourne le dernier morceau de sa demi-barre dans sa bouche, laisse quelques secondes ses deux amies et leur conversation. Elle se tourne sans me voir vers les portes ouvertes, se penche, regarde à peine autour d'elle, puis d'un élan de la main jette l'emballage de plastique sur le quai désert. Je regarde, interdit. Le déchet chiffonné est si minuscule dans son immense poubelle improvisée aux murs à carreaux blancs où s'affichent des publicités géantes. L'attention de l'adolescente revient ensuite vers ses deux amies et le plus naturellement du monde, elle rejoint leur bavardage. Le signal retentit. Les portes se referment. Le train redémarre.

Indifférence légère et bruyante. Présent concentré rempli de futilités et entrecoupé de rires. Ici et maintenant égoïstement intense et amical. Moi tout près, je n'existe pas, ou qu'un peu telle une forme diffuse. Je ne suis pas, ou si peu. Je ne suis rien qu'un être-objet , une chose humanoïde perdu dans le brouillard narcissique de trois adolescentes. Et les autres voyageurs, plus éloignés, ne sont que des copies d'hologrammes, un faux décor pour le spectacle vivant et si banal que nous donnent ces trois jeunes filles.

Réaumur-Sébastopol. Les adolescentes se lèvent, ouvrent les portes, sautent sur le quai et disparaissent de ma vue.

 

 sunflower 1

 

16 MARS : Le messager du printemps

Assis sur mon strapontin, je ne le vois pas encore, le violoniste qui tout à coup lance sans prévenir dans la rame presque remplie les premières notes joyeuses du Printemps de ce cher Antonio Vivaldi. Seule la musique me parvient aux oreilles et colore la réalité grise d'un quotidien morne, sans réelle beauté. Je suis happé, nous sommes happés, nous les voyageurs obligatoires, par le son virevoltant de l'instrument. Peu à peu, les sons se glissent furtivement dans les conversations, investissent d'autorité les oreilles, arrêtent dans leur élan les mains qui tapotent claviers numériques et écrans tactiles puis entraînent les regards des uns et des autres vers le troubadour moderne qui enchante et sublime une atmosphère lourde de fatigue, de résignation et de conventions.

Quelques voyageurs continuent à lire ou à converser sans se détourner mais quelque chose flotte maintenant dans l'air, lentement tel un ballon invisible au-dessus des têtes, et pénètrent les coeurs. Je vois soudain un peu plus de sourires se dessiner ici ou là sur les lèvres. Moi-même, je suis emporté. J'adore ce premier mouvement du célèbre concerto de Vivaldi : tube classique éternel. J'ai dans la tête des champs d'herbe au vert tendre où pâquerettes et primevères sauvages s'en donnent à coeur joie. Les murs sombres et crasseux du tunnel de métro s'estompent dans ma tête. Je suis libéré de Paris que je n'ai jamais aimée et de ma prison professionnelle. Je finis par apercevoir de loin le violoniste qui nous offre ce moment de pur bonheur : un homme entre 35 et 45 ans, blond foncé, de taille moyenne. Notre ménestrel du soir lutte âprement pour conserver son équilibre bien malmené par les secousses du train et les gens qui entrent ou sortent aux arrêts. Mais bravement, déterminé, il continue. Il veut nous offrir le mouvement entier et non pas un simple extrait comme le font tant d'autres musiciens. Je l'observe attentivement désormais. L'homme est emporté. Il sent, il sait qu'il nous tient tous, qu'il a réussi à nous charmer... et qu'il fera une bonne récolte de pièces et de compliments (mérités). J'ai déjà mon portefeuilles ouvert quand quelques minutes plus tard, sous de discrets applaudissements, il tend aux passagers une petite boîte métallique ronde pour recevoir notre obole. Quand il s'approche de moi, je lui donne une pièce de deux euros et constate que quelques rares billets de 5 euros sont venus s'ajouter à sa récompense. Je le complimente à mon tour et nous échangeons un bref sourire. Certains voyageurs lui tapent sur l'épaule pour lui donner des pièces. Le train arrive en station, les portes s'ouvrent. L'homme a déjà disparu. Mais moi, je suis bien. Et je me rappelle soudain que nous sommes à 5 jours du 21 mars prochain, date officielle de l'arrivée du printemps. Eh bien, le message  a été reçu. Bienvenue en 2012 Printemps !

Published by ELLYPSO WARATAHS - dans J'OBSERVE EN DIRECT
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commentaires

Helene 15/06/2012 13:02

Bonjour, un article si vrai sur le metro, ou train en general.. meme en province c'est idem... personne ne voit personne, les regards sur leurs iphone, voir plus, sur le pc ... rarement un regard..
encore moins un sourire ! ... vient à nous, ce que nous pensons... alors à chacun de voir ombre ou lumière.
Belle Journée Ellypso et bon week end

ELLYPSO WARATAHS 15/06/2012 15:09



Après une journée de travail, lorsque je rentre épuisé chez moi, je suis souvent dans un état où ma conscience baisse la garde, en état de veille automatique. Je
vois alors les gens de loin, avec mon 3è oeil. Je prends ce que la vie me donne à voir, sans réfléchir, sans traitement mental. Je ne reçois que l'essentiel : le fond qui va me marquer
durablement et donner lieu éventuellement à un écrit plus tard.

Sinon, comme vous, cet éloignement des autres qu'imposent les machines en société ne cesse de m'interroger. Tous ces appareils sont des extensions égotiques et
correspondent à ce que notre société occidentale met en avant : le Je CONTRE les autres au lieu du Je AVEC les autres. L'Amour a encore bien du souci à se faire. Et puis, il suffit d'un
petit miracle musical ou humain (un sourire, un mot gentil) pour que tout à coup, les barrières tombent.


 


Namaste Hélène !



L'auteur Du Blog : Ellypso Waratahs

  • ELLYPSO WARATAHS

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