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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 00:00

Récemment, j'ai regardé pour la troisième fois le film d'Ang Lee Le secret de Brokeback Mountain d'après la nouvelle d'Annie Proulx du même titre. Il était diffusé sur la chaîne française NRJ 12. Quand je pense que pendant des mois et des mois après sa sortie, j'ai refusé obstinément de voir ce long-métrage par crainte de devoir assister à une accumulation de clichés sur les homosexuels. De plus, comme je n'avais alors aucune estime de moi et donc de confiance en moi côté amoureux, je rejetais l'idée même d'avoir devant les yeux deux beaux garçons qui représentaient alors tout ce que je désirais et ne pouvais obtenir vivre une histoire d'amour exclusive. En effet, cette exclusion symbolisait à mes yeux tout ce que j'abhorrais : la superbe et ce mépris arrogant des hommes gays au physique si parfait qui, se sachant objets de désir aux multiples opportunités sexuelles, repoussent clairement sur les côtés les individus lambdas qui auraient l'audace de les aborder. En fait, je projetais sur cette oeuvre toute la souffrance due à une vie amoureuse personnelle insatisfaisante et remplie d'illusions. En outre, ce film avait, comme on s'en doute, un large support de la communauté gay, comprendre par là d'un certain milieu (surtout urbain) où les hommes homosexuels se consomment allègrement les uns les autres sexuellement, confondant amour et désir, courant perpétuellement après le premier mais tombant sans arrêt dans les filets du second. Et comme dans ce ghetto social où fête et plaisir sont la base des relations et où la valeur d'une personne n'est jugée que d'après son physique, le fait même d'envisager de regarder Le secret de Brokeback Mountain plébiscité par la population de ce milieu me hérissait et me rendait encore plus hermétique à l'idée de voir un jour cette oeuvre. Bien sûr, tout ça, c'était avant, au moment de la sortie en France du film en janvier 2006 et jusqu'en 2010.      

 

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Et puis un soir où l'oeuvre a été diffusée sur Arte, je me suis laissé aller : j'avais commencé un cheminement intérieur m'amenant à entamer une réconciliation avec ma vie, et surtout mon passé amoureux. Du coup, j'ai regardé Le secret de Brockeback Mountain... et j'ai été emporté, subjugué, par la finesse et la beauté des sentiments des personnages principaux, deux jeunes cow-boys amoureux l'un de l'autre dans un environnement social très hostile, comme j'ai été émerveillé par les superbes paysages de forêt et de montagne nord-américains. Je suis tombé amoureux de ce film dont l'histoire loin de la mienne dans le vécu amoureux était cependant très proche dans le ressenti et la conquête d'une identité réprouvée par son environnement relationnel direct.

BBM 9 - French billL'histoire est somme toute assez simple : une romance nait dans le coeur de deux jeunes hommes, Ennis Del Mar (interprété par Heath Ledger) et Jack Twist (interprété par Jake Gyllenhaal), cow-boys de leur état, en 1963 dans le Wyoming au nord des Etats-Unis. Les deux garçons sont en pleine montagne environnés par un paysage d'une beauté stupéfiante qui sera le berceau de leur amour. Ils sont là pour garder un énorme troupeau de moutons et au bout de quelques semaines, leur lien au départ distant va se transformer jusqu'à devenir un amour aussi intense que profond, un sentiment qui trancendera le temps et les années jusqu'au meurtre de Jack sous les coups d'un groupe d'individus homophobes bien plus tard au Texas. Tout le film montre une relation aussi belle que tragique qui essaie de se maintenir dans un environnement qui lui interdit d'exister au grand jour et comment cet ostracisme va peu à peu éloigner les deux amants. Ennis issu d'un milieu fruste a intériorisé les tabous sociaux à l'excès et est incapable de laisser libre cours à son sentiment alors que Jack est au contraire épris de liberté et prêt à tenter l'aventure de la vie en couple au mépris des conventions sociales de l'époque. Cette distorsion qui ira en s'accentuant mènera les deux hommes à ne se voir que très épisodiquement en cachette dans le lieu qui aura vu naître leur amour : Brockeback Mountain qui peu à peu deviendra le sanctuaire de leurs sentiments. Au bout du compte, l'histoire finira mal faisant beaucoup de dégâts collatéraux chez les proches d'Ennis et Jack, leurs femmes respectives notamment, Alma (interprétée avec brio par Michelle Williams) et Lureen (interprétée par Anne Hathaway). Et ce sont bien sûr, les non-dits et les secrets jugés honteux menant au mensonge perpétuel, qui blesseront le plus les êtres, condamnant chacun à une solitude intérieure remplie d'amertume et de souffrance, surtout pour les deux épouses dont l'une finira par divorcer étouffant sous le poids insupportable d'un douloureux silence des coeurs entre elle et son mari. 

Plus que la naissance de l'amour entre Ennis et Jack, c'est la vie de celui-ci et surtout sa fin qui m'ont particulièrement touché. Une phrase m'a traversé le coeur comme une flèche, celle que Jack exaspéré par les sempiternels atermoiements de son ami lance un jour à pleine voix à ce dernier : "Tout ce que nous avons, c'est Brokeback Mountain !" C'est d'ailleurs ces quelques mots qui vont marquer le basculement définitif du film vers la tragédie : le fossé intérieur qui sépare les deux amoureux apparaît dans toute son immensité. Les deux hommes s'aiment mais ne parviennent jamais à se rejoindre complètement à l'intérieur : les tabous d'Ennis sont si bien ancrés en lui qu'ils l'empêchent de prendre la décision qu'il a tant envie de suivre pourtant, celle de vivre à deux avec Jack. D'ailleurs, lors de la violente discussion dont est tirée la phrase ci-dessus, Ennis révèle sa jalousie : il a eu vent que son ami allait voir des prostitués au Mexique et menace clairement de le tuer si cette information s'avérait vraie. Quelques minutes plus tard, Ennis s'effondrera à genoux sur le sol avant de pleurer à gros sanglots dans les bras de Jack tant il ne parvient pas à gérer l'énorme contradiction interne dans laquelle le place cette liaison. Cette scène intense est remplie d'une violence sourde et d'un profond désespoir : on comprend qu'un point de non-retour a été franchi et que désormais, les deux hommes vont chacun aller vers leur destin séparément... mais malgré eux. Car ce n'est pas un choix, ni une rupture : c'est l'aveu d'une impuissance, le constat implicite de l'échec d'un amour qui s'est trouvé mais qui ne parvient jamais à se réaliser pleinement. Très clairement, Ennis et Jack ne réussiront jamais à transformer l'essai en coup gagnant. Et c'est logique, trop d'obstacles se dressent entre eux : les règles du jeu social dans lequel ils sont des joueurs involontaires sont trop coercitives et ne leur laissent aucune chance d'aboutir, en tout cas pas à cette époque et pas dans le milieu dans lequel ils évoluent, celui de l'Amérique profonde où la haine de l'homosexuel est aussi forte que la foi dans le Christ.

Ang Lee, en se basant sur la nouvelle d'Annie Proulx, rappelle de manière discrète le parallèle inévitable entre le poids des traditons familiales et l'exclusion de l'homosexualité aux Etats-Unis mais aussi dans le monde en général : plus les deux amants suivent le chemin du conformisme social, plus ils signent la fin de leur histoire à leur insu. Leurs mariages respectifs, les naissances de leurs enfants, la routine de la vie familiale entre factures à payer, ennui et désillusion, et même le divorce d'Ennis et Alma, illustrent la triste comédie humaine que jouent nombre de couples hétérosexuels emprisonnés dans des normes qui finissent par tuer les rêves personnels de chacun et annihiler toute tentative d'émancipation et tout désir d'épanouissement individuel, tant les codes qui distribuent les roles dévoués à l'homme et à la femme sont rigides et surtout arbitraires pour la plupart. Curieusement, c'est au moment de découper la dinde de Thanksgiving, que le lien de crise qui relie Jack et Ennis à leurs propres familles va apparaître au grand jour, alors que tous deux sont à des milliers de kilomètres de distance l'un de l'autre. Chacun va pouvoir régler une partie de ses comptes avec ses proches.

Le réalisateur Ang Lee a dit lui-même que c'était également la phrase dite par Jack et que je cite plus haut qui l'avait le plus marqué en lisant la nouvelle d'Annie Proulx tant pour lui, elle représentait la quintessence de l'intrigue qui soutient toute l'histoire : un amour non pas impossible mais rendu impossible parce que réprouvé. Et je suis d'acord avec lui. : ces quelques mots exprimant tout le désespoir d'un coeur en souffrance résument à eux seuls le film. L'amour entre Ennis et Jack vit pleinement à Brokeback Mountain... et seulement là : il est enraciné à cet endroit et nulle part ailleurs. Les montagnes et les forêts environnantes offrent leur protection aux deux amants face à l'hostilité d'une société tant qu'ils restent là. Brokeback Mountain, lieu retiré et éloigné de la société humaine, symbolise à merveille la nature profonde de la relation affective entre Ennis et Jack : leur amour est circonscrit à la marge.

 

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BBM 11 - Flashback sceneLa première fois que j'ai vue le film d'Ang Lee, j'ai été ému et j'ai pu constater combien mes préjugés avaient été vains. C'est la seconde fois surtout, que l'émotion m'a encore plus submergé. Et cette troisième fois, en plus de l'émotion, c'est tout à coup l'universalité du message qui m'a sauté aux yeux, et en particulier son lien évident avec ma propre vie d'homme homosexuel. Bien sûr, dans les faits, j'ai un vécu différent mais par contre, beaucoup d'autres choses me sont communes avec l'histoire d'Ennis et jack : l'ostracisation de l'homosexualité dans les petits bleds de campagne, la mise à l'index parce qu'on n'est pas tout à fait comme les autres, la culpabilisation et la diabolisation de cette manière d'aimer autre, ce sentiment perpétuel de vivre dans la faute, d'être un paria sur le fond, et ce poids phénoménal des conventions sociales nourries par un discours religieux omniprésent, lourd, intolérant, qui impose sa vision du droit chemin dans les esprits ne laissant aucune chance d'être soi pour tout individu hors-normes... s'il déroge à la norme justement. Et c'était mon cas, malgré moi.

Tout comme les deux héros malheureux du Secret de Brockeback Mountain, j'ai du affronter les énormes et intenables tensions intérieures dues aux contradictions ingérables entre ma véritable identité et celle qu'on me demandait d'avoir pour entrer dans le moule tout près qu'on m'imposait. A l'instar d'Ennis Del Mar, je voyais se développer en moi quelque chose dont je ne pouvais endiguer la croissance : j'étais triste, souvent désabusé (à l'adolescence !), renfermé. Je fuyais les gens et ne me sentais bien qu'avec mes livres ou au plus profond des bois loin de toute présence humaine. Et si j'allais dans le monde des hommes, ce n'était que par obligation : les études et des petits boulots pour gagner mes tout premiers revenus personnels. Je me suis totalement identifié à Ennis tant j'aurais pu être lui et lui être moi sur de nombreux plans : taciturne, mal à l'aise, mélancolique, en retrait intérieur permanent, ne laissant aucune chance à l'attirance amoureuse d'un ou d'une autre. La grande différence, c'est que moi, je suis né plus tard et que j'ai pu goûter à une réalité sociale mieux disposée envers les gays. Les années 1980 et 1990, décennies où je traversais la même période de vie qu'Ennis au moment de son aventure amoureuse, ont vu l'homosexualité sortir du ghetto social où on voulait la maintenir.

Mais tout de même, Ennis Del Mar, tel un double cinématographique, m'a renvoyé en pleine face le quotidien intérieur de milliers de personnes homosexuelles à travers le monde dont le mien, en tout cas à un moment donné de mon existence. Tous les gays et les lesbiennes n'ont pas la chance de vivre dans de grands centres urbains occidentaux où vivre son homosexualité est mieux tolérée ; beaucoup d'entre eux sur la planète doivent se contenter d'une vie intérieure misérable et passent leur temps à faire semblant, distribuant à leur entourage des tartines de mensonges et de temps à autre des miettes d'authenticité. Tout est faux, truqué, et bien sûr fait le lit de la souffrance pour l'individu homosexuel mais aussi pour ses proches. En fait, ce n'est jamais l'homosexualité qui est un problème comme aiment à le prétendre tous ceux qui la rejettent ou la jugent négativement mais bien le regard qu'on porte sur elle. Changer l'angle de vision sur ce comportement et vous verrez beaucoup de gays aller mieux, encore faudrait-il que ce soit dès l'enfance. Après, une fois adolescent ou adulte, c'est trop tard : les clichés, les tabous, les schémas socioculturels sont emmagasinés dans la mémoire, provoquant un décalage constant entre la vie rêvée tout au fond de soi et celle effectivement vécue. Cette intériorisation d'un type de structure sociale spécifique maintient durablement sinon toujours l'individu homosexuel dans une tension permanente : il doit intégrer en lui un schéma relationnel qui n'est pas lui mais qui en plus le déprécie voire l'avilit aux yeux d'une majorité de citoyens. Epurer l'identité des personnes homosexuelles déjà formées intellectuellement est donc presque impossible : les conditionnements sociaux sont comme de vieilles plaques de tartre qui se décollent avec difficulté de l'émail.

En ce qui me concerne, je me souviens parfaitement que mon identité ne me posait aucun problème particulier jusqu'à ce que je sois confronté à la structure de notre société aux fondements judéo-chrétiens, surtout en Bretagne, terre catholique par excellence. Tout à coup, le petit garçon que j'étais a rapidement saisi mais lentement appris qu'il existait un chemin préétabli qu'il valait mieux suivre s'il voulait rester aimé, considéré et respecté par son entourage. S'en écarter prédisposait immédiatement au rejet et à la solitude. Or, un enfant ne demande rien d'autre que de rester choyé et apprécié par ses parents. Pendant des années, il m'a fallu composer avec cette réalité : me faire accepter tout en ne m'acceptant pas moi-même. C'était l'équation impossible. C'est durant cette longue période que j'ai appris la souffrance de vivre. Oui, je le dis : la société m'a enseigné tout ce temps-là la détestation de moi-même, le rejet de mon unicité, la haine de mon être. Dans ma petite enfance, j'étais en harmonie avec moi-même. Quelques années plus tard, c'était fini : j'avais mémorisé que j'étais une créature anormale et vile... puisqu'on me le disait implicitement ou explicitement. Je ne pensais même pas que je méritais de vivre. Mais comme j'avais trop peur de la mort, le suicide était inenvisageable. Du coup, je me voyais rester vivre comme un malade mental, un homme sexuellement handicapé, qui devrait des années durant dissimuler ses tendances amoureuses et son "ignominie". Cependant, l'ostracisme familial sur les désordres mentaux et l'univers de la psychiatrie faisait que de toute manière, je n'aurais jamais été voir un psy quelconque. Non, j'avais décidé de vivre seul, en vieux garçon, réfrénant au maximum mes pulsions. J'avais alors 19 ans. Je m'en souviens encore. J'étais appuyé contre la porte de ma chambre au premier étage de la maison familiale tandis que mes parents, mon frère et ma soeur riaient en bas avec des invités. C'était l'été. Mais le soleil ne brillait pas dans mon coeur.

Je me préparais déjà à mener une existence terne, complètement ratée, enlisée dans une solitude profonde et amère avec au bout la mort comme ultime délivrance. Et là, tout à coup, je revois le personnage d'Ennis Del Mar juste avant l'annonce du décès de son ami Jack (alors que les deux hommes ne se voient plus depuis des mois déjà) puis après : un homme seul, très seul, complètement en marge, au coeur rempli de tristesse et enkysté dans la pauvreté. En un mot : un raté ! Les dernières vingt minutes du film sont certainement les plus pathétiques. Emouvantes certes mais glaçantes : Ennis symbolise parfaitement l'attitude idéale à adopter pour devenir et rester un citoyen de seconde zone. Toutefois, l'homme, dans son malheur, montre aussi sa valeur et le respect qu'il a vis-à-vis de lui-même et de son amour pour Jack. Car aussi incroyable que ça puisse paraître, Ennis demeure complètement fidèle à son sentiment pour son défunt ami en dépit de toutes ses résistances à une vie homosexuelle au grand jour. D'ailleurs, lors de sa visite aux parents de Jack, s'il ne reçoit que du mépris de la part du père, il gagne instantanément la considération de la mère qui se montre très courtoise et accueillante avec lui : l'amour toujours vivant d'Ennis pour Jack rend ce dernier comme toujours présent, d'une autre manière.

BBM 13Ennis est un homme taciturne, renfermé, déclassé, presque marginal, mais il est honnête et droit. Et de ce fait, il peut encore compter sur l'amour et l'estime d'une seule personne, sa fille aînée Alma Jr (jouée par Kate Mara, très touchante), qui, à la fin du film, l'invite à son mariage. Ce qui fait ressortir encore davantage la relégation sociale dans laquelle se trouve Ennis désormais. Quand la voiture de sa fille disparaît de sa vue et que l'homme retourne dans le modeste bungalow qu'il loue dans un endroit isolé, il se retrouve tout à coup seul avec ses souvenirs et la présence fantôme de son ancien amant symbolisée par une chemise ayant appartenue à ce dernier. Ce sera d'ailleurs la dernière scène du film : Ennis contemple en larmes la chemise posée sur un cintre accroché à la porte de sa penderie avec une carte postale montrant Brokeback Mountain collée au-dessus. Nous sommes en 1983, vingt ans après la toute première rencontre entre Ennis et Jack. Vingt ans ! C'est très long à l'échelle d'une vie humaine. Particulièrement lorsque les possibilités d'une existence plus épanouie, plus respectueuse de soi, sont apparues et qu'elles ont été gâchées.

C'est drôle parce que là encore, et bien que ce soit de manière plus globale dans ma vie, le parallèle entre le personnage d'Ennis Del Mar et moi est assez saisissant. Toutes les opportunités d'un accomplissement de soi à travers une relation amoureuse plus épanouie que le jeune cow-boy a laissé filer répondent en echo à toutes les opportunités amoureuses, professionnelles et de vie dont je n'ai pas su profiter et dont la fuite a eu des conséquences négatives importantes sur mon développement intérieur. Mon épanouissement personnel en a été retardé de plusieurs années, me reléguant doucement mais sûrement à la marge sans que cela se voit forcément à l'oeil nu. Exactement comme Ennis, toujours inséré, du moins en apparence, appliquant très bien les codes sociaux au quotidien, mais peut-être trop bien justement, qui ne laisse voir aucun signe de marginalisation mais dont la solitude désormais bien ancrée en lui le place tout de même en position d'être une personne à part, à côté des autres, observant la vie de ceux-ci qui s'accomplit tandis que la sienne a déjà perdu une multitude de possibilités. L'immense solitude de celui qui voudrait mais ne peut pas décider à cause de multiples blocages intérieurs ou qui craint d'agir à cause d'inhibitions et de peurs, je connais merci !

Tous ces chemins que l'on veut prendre seul, à deux ou plus, mais qu'on va passer les laissant derrière nous à jamais sont autant de signatures de notre incompétence à nous créer la vie qui nous ressemble dans le fond. Nous nous contentons alors de mener une existence un rien automatique, dans le rail, mais pauvre intérieurement, entre frustration, désillusion, tristesse et un peu de joie fugace. Nous devenons sans nous en rendre compte un marginal intérieur : notre socialisation n'est qu'apparente ou que très partielle. Au fond, tout au fond, c'est l'instabilité et parfois la débâcle ; nous vivons dans un univers de solitude peuplés par des fantômes et colorés par des souvenirs en hologrammes. Combien de gens sont ainsi ? Beaucoup, j'en suis sûr, dans nos société modernes dites de communication. La marginalisation n'est pas forcément un phénomène visible : l'exclusion n'est pas toujours décelable au premier coup d'oeil et n'est pas obligatoirement une réalité circonscrite aux individus désocialisés habituels, sans-logis, clochards, drogués ou autres personnes en détresse matérielle ou psychologique voyante. Nous aurions de sacrées surprises si nous étions plus attentifs et empathiques à la souffrance autour de nous : un visage avenant, un collègue de travail ou la vendeuse que nous croisons peuvent dissimuler derrière un sourire une détresse intérieure inimaginable.

 

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BBM 12Ennis Del Mar est un homme ô combien touchant. Ses choix, sa souffrance, ses contradictions intenses, émeuvent. Ma vie aurait tellement pu être, tout contexte gardé bien entendu, semblable à la sienne sur le fond. Mais quand je me vois encore aujourd'hui à un âge où l'on n'est plus jeune sans être vieux, cette fameuse quarantaine qui est la réalité d'Ennis à la fin du film, je constate combien je suis à la frontière de l'exclusion sociale intérieurement : j'ai le coeur rempli de visages aimés et disparus à jamais, d'histoires inabouties, de rêves morts faute d'avoir osé, osé être moi, d'être présent là au bon moment, au bon endroit, et souvent à cause du conformisme social qui m'a englué dans la paresse tuant dans l'oeuf toute audace, tout courage. J'ai aussi quelques points communs avec Jack, l'autre protagoniste de l'histoire, dont le romantisme exacerbé le rapproche de moi mais dont énergie volontariste, la révolte permanente contre les conventions, l'absolutisme excessif ne me ressemblent pas, en tout cas sur le thème de l'amour. Non, je me retrouve plus dans la discrétion d'Ennis et sa silencieuse acceptation de ce qui est malgré l'envie de sortir du chemin déjà tracé.

Par contre, ayant eu l'opportunité de vivre ma jeunesse à une époque où l'on questionnait les schémas sociaux préétablis, où la personne humaine pouvait davantage affirmer sa différence par rapport à la multitude, je refuse de me complaîre à suivre la voie toute tracée pour être un homme selon le modèle collectif patriarcal imposé à tous, tout comme je ne cesse d'interroger avec constance par mon mode de vie et de penser le schéma du parfait citoyen bien installé dans son confort matériel entre métro, boulot, dodo et sacro-saintes vacances annuelles. Je suis un individu conscient de son unicité et de ce qui en fait la valeur intrinsèque. Je bouge intérieurement. J'évolue... mais rien n'est encore gagné. Le danger de complètement rater le coche et d'échouer dans l'accomplissement de mon être est toujours très présent. Si à l'intérieur, je suis très proche du personnage d'Ennis Del Mar aujourd'hui, je m'en détache cependant tout en constatant dans le même temps que je suis en plein dans la zone critique. Cette identification naturelle, inopinée, m'a révélé le chemin que j'avais accompli depuis la reconnaissance de ma prope homosexualité il y a des années mais que sur bien des tableaux, le destin triste et morne du cow-boy taciturne pouvait devenir le mien de façon plus permanente et poussée si je capitulais devant les circonstances contraires. J'ai beau apprécier ce cher Ennis, je n'envie pas sa vie et ne désire nullement me retrouver la cinquantaine passée avec des tas de regrets et des larmes versées en regardant des photos défraîchies, à refaire le passé à coups de "Si j'avais su", "J'aurais dû", etc...

Ce que je partage le plus avec le personnage d'Ennis Del Mar, et ce sera mon dernier point, est certainement la sympathie que j'attire de la part de l'entourage dès qu'il me connaît un peu. Souvent dans ma solitude, le retrait social partiel qui est devenu le mien, je rencontre des gens qui me témoignent un respect, une véritable estime, comme Alma Jr peut l'avoir vis à vis de son cher père aussi médiocre et âpre que soit son quotidien. Je sais que ça vient en grande partie du fait que je suis un homme droit, loyal, qui se donne les moyens de ses ambitions. Les autres sentent une cohérence entre mes propos, mes actes et leur finalité même si je peux rencontrer de grosses difficultés dans mes projets. Ma persévérance joue pour moi : c'est d'ailleurs ma carte maîtresse pour rester crédible aux yeux des autres... comme aux miens ! Au bout du compte, ma seule et unique richesse, c'est moi tout simplement, tel que je suis, peu importe où je vive et avec qui.

Si c'est le propre de tout être humain d'être essentiellement sa ressource essentielle, à l'évidence, il l'a oublié préférant chercher les solutions à ses problèmes hors de lui-même principalement sinon exclusivement. Je trouve par conséquent que l'histoire malheureuse d'Ennis Del Mar et de Jack Twist illustre à merveille la nature de nombreuses destinées humaines où le pression inexorable de l'extérieur écrase peu à peu la personnalité originelle expulsant l'énergie créative intérieure, un peu comme le fait l'eau inondant un navire qui coule et désagrégeant la structure du bateau par l'implosion des poches d'air qui restent. On dit souvent "Oh, celui-là, il a l'air 'explosé' !" en parlant de quelqu'un épuisé après un soir de fête ou qui a trop tiré sur la corde sur le plan de ses ressources physiques et psychiques et semble avoir une tête décomposée avec les cheveux en bataille. Personnellement, je rajouterais que la plupart du temps, je côtoie plutôt une majorité de gens "implosés", écrasés à l'intérieur par l'étau des conventions sociales, un cadre rigide, dont tout la plupart d'entre eux voudraient bien s'affranchir, du moins en partie, mais qui n'y parviennent pas, en tout cas pas autant qu'ils le désirent. Ces personnes n'affichent aucun comportement malheureux visible extérieurement mais montrent leur mal-être à travers de nombreuses conduites dérivées : addictions diverses (sport, jeux vidéo, internet, pornographie, sexe, alcool, drogue...), comportements agressifs ou au contraire apathiques, attitudes négatives systématiques ou très fréquentes (médisance, plainte, auto-dépréciation...), idées fixes voire obsessions (spiritualité déviante avec attitude sectaire, réflexions philosophiques, politiques ou de toute nature fondée sur l'absolu avec le risque d'extrémisme) ou à l'inverse l'absence de convictions fermes et solides avec le maintien dans un consensus mou délétère menant à l'indifférence face à la souffrance d'autrui. Et à côté ou à la place de ces comportements négatifs, peuvent intervenir de véritables troubles mentaux dont des phobies telles que les troubles obsessionnels compulsifs (les fameux TOC !) capables de bien vous gâcher la vie.

Bien sûr, on m'objectera que les conventions sociales ont bon dos et que sans elles, la société serait un véritable chaos. Aussi, je préfère préciser que si vous avez bien lu mes propos ci-dessus, les normes sociales ne sont pas en elles-mêmes le sujet de cet article : elles n'interviennent qu'en thème annexe mais sont forcément présentes dans mon discours parce que traiter de l'homosexualité impose encore de nos jours d'évoquer les notions de schéma social, de coercition et d'exclusion simultanément. Par conséquent, ce sont des questions complémentaires incontournables lorsqu'on veut parler de l'amour homosexuel, que ce soit sous un angle général ou particulier : les gays et les lesbiennes appartiennent aux populations minoritaires les plus atteintes par certains préjugés et tabous en raison d'un cadre social prédéfini et toujours prégnant dans les mentalités quoique plus faible que dans le passé. C'est un peu comme si vouliez traiter le thème du jardinage et obligatoirement, vous seriez amené à parler de la qualité de la terre destinée à recevoir vos plantes. C'est indispensable. Certains sujets ont des liens évidents et sont indissociables.

 

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De toute manière, l'essentiel est exprimé : la difficulté de vivre la relation amoureuse homosexuelle lorsqu'elle se présente en raison principalement d'un l'environnement social aliénant est une question quasi-universelle pour tous les gays et lesbiennes de la planète où qu'ils se trouvent. Et cette pression constante de l'entourage explique le mal-être de beaucoup de personnes homosexuelles face à l'image perpétuellement dévalorisante qui leur est renvoyée d'elles-mêmes. Il faut une force incroyable que toutes n'ont pas pour s'affirmer et vivre tel qu'elles sont ou s'engager dans une relation homosexuelle partagée. Et je peux étendre, en outre, l'objet de mes propos aux personnes bisexuelles qui sont également pleinement concernées. D'ailleurs, dans le film d'Ang Lee, l'orientation sexuelle d'Ennis demeure floue alors que celle de Jack est claire très rapidement. On ne sait jamais en fait si Ennis a un problème avec son identité qui serait seulement homosexuelle ou avec le fait d'aimer un homme aussi fort voire plus qu'une femme, sans exclure aucun sexe.

Le secret de Brokeback Mountain reflète en filigrane la vie de millions d'homosexuels à travers le monde et le temps. Peu importe la période, l'ostracisme entourant l'inversion (rien que le mot déjà en dit long quant au jugement de valeur qui y est contenu !) est toujours présent, même s'il tend à diminuer doucement. La plupart des gays traversent les affres d'une grande souffrance morale pour pouvoir vivre leur différence érotique et affective au grand jour ou même plus basiquement sur un mode privé tant le DECALAGE d'image avec la société demeure important y compris de nos jours. Répétez sans cesse à un Copie de homophobie garcongamin qu'il est un bon à rien, un incapable, dévalorisez-le en le comparant constamment à d'autres jugés meilleurs ou plus respectables que lui, il en restera toujours quelque chose. Bien loin de créer une émulation (selon votre seule perspective), vous finirez tout bonnement à la longue par détruire son estime de lui et vous le découragerez d'entreprendre quelque chose à force, ou alors il le fera mais avec un potentiel de confiance en lui déficitaire ou nul. C'est exactement ce que fait la société, le "parent collectif" avec la population Lesbienne-Gay-Bi-Trans (ou LGBT) quand bien même un gay ou une lesbienne serait élevé(e) avec amour au sein de sa famille. Le choc relationnel avec l'extérieur blesse souvent la personne homosexuelle tant lui est rappelé que son existence même pose problème, et je ne parle même pas ici de reconnaissance officielle du lien de couple (mariage, contrat d'union civile et compagnie), non, je parle du fait même d'être ce qu'elle est. Le judéo-christianisme et plus récemment l'islam n'ont de cesse de rappeler aux citoyens LGBT occidentaux par le biais de leurs institutions et de leurs doctrines séculaires qu'ils ont un comportement "désordonné" issu d'une souffrance intrinsèque (donc inhérente à leur manière d'aimer, super pour le respect de soi !) ou pire que leur conduite amoureuse est tout simplement un péché, une faute. Avec ça, veuillez vous développer en harmonie M'sieurs dames ! Concrètement, l'être humain homosexuel est respectable tant qu'il ne fait pas de vague, reste bien à sa place dans un placard et demeure fidèle à certains clichés (l'individu efféminé à outrance, le "baiseur" impénitent, l'artiste ou l'écrivain subversif, l'opposant farouche à toute normativité...) aussi réducteurs voire dégradants pour lui que rassurants pour tous ces autres qui ont une opinion sur lui sans trop rien lui demander... tout de même !

Et ce n'est pas parce que l'environnemant social est (ou semble) devenu plus ouvert que les choses ont beaucoup évolué : des siècles d'homophobie ne vont pas s'envoler comme ça ! Nous sommes imprégnés de la culture dans laquelle nous vivons même si nous sommes en désaccord avec elle : l'homme est un animal grégaire et une part de notre identité s'adapte aux règles environnantes en lente et constante mutation. La société occidentale est certes plus tolérante, mais elle n'est que tolérante : l'acceptation n'est pas encore au programme. De nos jours, si la nature humaine de l'être homosexuel est mieux reconnue pour qu'on parle de ce dernier comme d'une personne, dans le discours catholique particulièrement, et qu'il soit davantage invité dans la sphère publique, sa singularité amoureuse demeure un sujet de réprobation pour beaucoup. Ce qui installe l'homosexualité de l'homme ou la femme concernée dans un rapport désagréablement paradoxal : d'un côté, on lui octroie une reconnaissance légitime et d'un autre, on lui signifie que l'élément sans doute le plus constitutif de son identité est invalide du point de vue moral. C'est violent et offensant. C'est extrêmement irrespectueux. Une caractéristique psychologique forte, non criminelle, naturelle, est au final mise au même niveau qu'un véritable vice pouvant nuire à la personne mais surtout aux autres. Cette tolérance est un trompe-l'oeil. Elle se fonde sur un marché : l'individu homo n'aura aucune reconnaissance intégrale de son être tant qu'il n'aura pas décidé de se réformer, de corriger son "désordre", ou tout au moins de le contenir. Il ne sera pas accepté, simplement, entièrement, sans discussion, pour ce qu'il est intrinsèquement dans cette vie : une personne, certes, mais AVEC un désir homosexuel et son vécu consécutif, les trois étant indissolublement liés en lui.

En tant qu'homme aimant les hommes, je n'ai pas à me sous-estimer pour ce que je suis et qui je suis. JE SUIS. Point ! Et je vis à ma manière mon désir homosexuel. Cette dernière partie de moi-même est une grosse pierre à l'édifice de ma vie. Sans elle, je ne serais pas ce que je suis. Cet élément de mon identité est beau, profondément, intrinsèquement beau et pur. Mon homosexualité personnelle nourrit toutes mes qualités les plus évidentes : l'empathie, l'honnêteté, le courage, la persévérance, la créativité et l'authenticité. Sans elle, je ne serais pas l'homme que ma famille et mes amis connaissent. Sans elle, je serais autre et certainement bien moins enclin à la compassion et à l'ouverture d'esprit. Mon gay-hand-holding-3homosexualité, c'est comme mes yeux bleus, ma peau blanche, mon 1m73 de taille, etc... Certains parlent de l'homosexualité comme d'une inclination et non d'orientation comme si on pouvait choisir et qu'on pouvait s'en débarasser à coups de thérapie ou simple volonté. Mais au même titre que je n'arracherai pas mes yeux bleus (ou mettrai des lentilles), ni n'essaierai de changer ma couleur de peau ou ma taille pour vous faire plaisir, je garderai mon homosexualité même si ça vous déplaît. Elle n'est pas amovible, ni transformable. Elle est là, pleine et entière, inséparable du reste de mon être. Et elle me rend unique, beau dans et pour l'univers. Elle me permet d'accomplir la mission qui est la mienne ici, sur Terre. Je suis satisfait d'être ce que je suis. Je suis heureux d'être un homme homosexuel. Et j'en découvre chaque jour tout l'intérêt, toute la beauté, toute la singularité... et ce n'est certainement pas fini. Bref, être gay est à mes yeux un véritable trésor à faire fructifier, une aubaine dont je dois profiter, une compétence à exploiter. Pour moi, pour les autres, pour le monde entier.

Nous sommes bientôt en 2013. Nous traversons une période des plus troublées où se confrontent les schémas du passé y compris spirituels marqués par l'hégémonie du contrôle collectif sur les esprits, l'aliénation individuelle face à tout type de pouvoir (religieux, politique, philosophique, médiatique, commercial...) et de nouveaux schémas laissant plus de place à l'être tout en l'inscrivant dans un Tout, un ensemble. Ceux qui résistent critiquent ce changement de société, de monde, en le rejetant d'un bloc au prétexte qu'il est fondé sur l'apologie de l'ego. Or, la réalité est plus complexe. Un tri est certainement nécessaire. Mais cette critique est avant tout éminemment subjective : elle se fonde davantage sur l'interprétation des faits que les faits eux-mêmes. Tous ceux qui dans nos sociétés ont actuellement le pouvoir de quelque nature qu'il soit ou qui ont trouvé un équilibre avec les anciens paradigmes qui mènent notre monde depuis tant et tant d'années dévalorisent tous les changements de mentalité qui interviennent et les mettent en perspective de façon essentiellement négative. Ils sont dans la résistance et vivent selon un mode de défense. Leur attitude dominante est la REACTION. Leurs propositions ne sont que des CONTRE-PROPOSITIONS. Ils ne sont absolument PAS dans une dynamique d'ACTION ni d'initiative. Et comment le pourraient-ils ? Ils défendent avant tout leurs avantages acquis (même modestes) quelle que soit leur nature et une vision de la collectivité qui leur a toujours été bénéfique jusqu'à présent, dans laquelle ils se sentent bien sans trop se demander au demeurant si ces structures sociales séculaires sont vraiment respectueuses de tous. Il est intéressant de noter que la critique essentielle que ces esprits résistants font des nouvelles structures sociales, mentales et spirituelles qui s'installent autour de nous est qu'elles ne sont pas valables pour tous, qu'on les leur impose et que par là, c'est injuste. Sauf que... leur argument est à double-tranchant et peut aisément leur être retourné. Ces personnes qui n'acceptent pas de voir d'autres formes de pensée et de vivre prendre place dans la sphère publique, se sont-elles, elles-mêmes, au moins une fois, honnêtement, demandé si les règles régissant leur mode d'existence, leurs valeurs, depuis des années, étaient réellement partagées par tous intérieurement ? Si d'autres individus de la société n'étaient pas spoliés de leur créativité, de leur intégrité morale, de leur essence, en se voyant imposer des us et coutumes qu'on a toujours qualifiés globalement d'intangibles de manière arbitraire ? Sans doute, le moment est-il venu d'interroger non pas l'ensemble de ces usages et repères sociaux mais au moins partiellement afin d'établir plus de justice et de respect de chacun.

Cette histoire de balancement de valeurs et de déséquilibre (temporaire) que nous vivons tous présentement sonne un peu comme un juste retour des choses. On dirait comme une sorte de justice céleste qui redistribue les cartes afin de rétablir un équilibre. D'ailleurs, la vie a horreur que ce soit toujours les mêmes qui aient la meilleure part du gâteau. A un moment donné, elle passe le plat à ceux qui sont opprimés ou simplement un peu plus désavantagés. Je ne dis pas que ceux soumis hier acquièrent forcément un pouvoir social important ou un rééquilibrage parfait des forces en leur faveur mais ceux qui étaient à leur avantage doivent en tout cas renégocier leur position et souvent perdent une partie de ce qu'ils avaient. L'Histoire l'a mille fois montré. Et les périodes de crise sont toujours les temps où un nouveau partage des influences intervient. Toutes les révolutions ou les grands désordres socio-économiques le prouvent. Et actuellement, nous y sommes !

 

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C'est amusant de voir comment en partant d'un simple film où j'ai vu des liens évidents d'identification personnelle, je suis graduellement passé d'un niveau particulier à un niveau général et de la psychologie à la sociologie et même à un rien de métaphysique. Mais c'est logique. Le secret de Brockeback Mountain porte un message universel : chaque homme homosexuel ou bisexuel peut s'y reconnaître. En effet, au moins une part des évènements qui arrivent aux deux personnages principaux a été, est ou sera vécue par de nombreuses personnes LGBT sur Terre. Et parmi celles-ci, beaucoup ont connu, connaissent ou connaîtront des destins similaires à celui d'Ennis Del Mar ou de Jack Twist, entre misère intérieure et/ou matérielle et désapprobation de l'entourage, où renoncements et capitulations répétés dans le temps font ou feront le lit d'une souffrance morale tour à tour sourde ou intense selon les heures et les jours. C'est aussi ce qui fait toute la valeur de ce long-métrage qui me rappelle avec force ce que ma vie a été (beaucoup), est (moins) et ne sera plus du tout. Car le passé déficient, je n'en veux plus ! Mon homosexualité est l'une de mes clés vers le bonheur. Elle est une opportunité de développement et d'enrichissement personnel extraordinaire. Et je dis un grand merci à l'univers, la vie, Dieu (?), d'être né ainsi. De la simple gratitude ! Voilà, ce que je ressens à être homo. Et maintenant, qu'on me laisse m'accomplir pour aller jusqu'au bout de l'objectif existentiel que je me suis fixé : la vie n'attend pas, ou juste un peu, et me l'impose.

Namaste ! 

 

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23 novembre 2012 5 23 /11 /novembre /2012 01:28

En octobre dernier, j’ai pris le train pour rendre visite à mes parents que je n’avais pas revus physiquement depuis mars 2011. J'allais enfin voir à quoi ressemblait leur nouvelle maison. Si vous vous en souvenez, dans mon article 6. LA MALADIE DE MON PERE, j'avais parlé du traumatisme affectif qu’ils avaient subi suite à la vente de leur ancienne maison, celle qu’ils avaient achetée comme moyen de concrétiser leur rêve d’accès à la propriété… la maison de mon enfance, d’une enfance heureuse. Après un voyage calme dans un wagon à moitié vide où j’ai pu me relaxer, je suis arrivé par un après-midi nuageux à Auray dans le Morbihan. Ma mère m’attendait à la gare. Quelques minutes plus tard, elle me conduisait vers le nouveau foyer qu’elle partage désormais avec mon père.

Mes parents vivent maintenant un tout petit peu plus dans les terres dans une ville nommée Pluneret. S’ils ne sont plus aussi proches de l’océan, la mer n’est cependant pas très loin : le petit port pittoresque de Saint-Goustan à Auray est à 3 km à peine et la commune du Bono, elle-même située sur les bords de la rivière d’Auray dont l’eau est salée, est limitrophe de leur ville. En fait, la mer pénètre assez loin dans les terres grâce à un littoral au pourtour très déchiqueté ; c’est d’ailleurs l’un des charmes indéniables de la Bretagne côtière où que l’on se trouve.

 

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Auray (Morbihan) : vue partielle du port de Saint-Goustan

(Photo : LP LE CHANJOUR)

 

La nouvelle maison de mes parents est plus petite que la précédente et est de plain-pied. L’état de santé de mon père l’avait exigé au moment de l’achat. J’étais très attaché à l’ancienne maison en raison de liens affectifs forts et je craignais de rejeter la nouvelle. Et bien non ! Le nouveau domicile de mes parents ne possède certes pas le cachet breton de l’autre mais elle est accueillante. Au dehors, c’est une banale maison de lotissement comme il en existe des tas en France et ailleurs. Construite en 1977 comme toutes ses consoeurs, elle ne paye pas de mine quand on la voit comme ça : c’est de l’architecture passe-partout telle qu’on la conçoit à notre époque dès qu’il s’agit de logement de masse ou populaire. Par contre, c’est à l’intérieur que le charme opère. Mes parents ont fait faire quelques travaux d’aménagement pour mettre la maison à leur goût puis l’adapter à la situation de mon père qui a, je le rappelle, un diabète de type 2 et qui a dû subir une amputation de son pied gauche en 2011. Ils en ont profité pour vraiment tourner la page avec le passé : à l’intérieur, exit le style en chêne au clacissisme lourd et sombre dans la cuisine et le côté un rien désuet voire ringard des papiers peints d’autrefois et place au blanc avec ses nuances (écru, ivoire, bleuté…). Tout est clair, lumineux, impeccable. Je me suis senti bien immédiatement dans ce lieu qui renvoie de bonnes vibrations… les vibrations de la chance et de l’harmonie.

Franchement, le vieux mobilier de style breton de mes parents a retrouvé de l’allure : la sobriété des peintures s’oppose au côté parfois chargé des sculptures sur le bois de chêne et l’équilibre. Idem, l’écru des murs contrebalance le marron foncé des meubles en place. Du coup, tout s’harmonise. Une élégance très discrète mais bien présente s’affiche dans le séjour-salon. Quant à la nouvelle cuisine, si elle est plus petite, elle est aussi beaucoup plus lumineuse : le blanc (pour le mobilier) et le blanc bleuté y règnent avec simplicité mais goût. Et je peux dire la même chose des sanitaires et de la salle de bain. Enfin, le seul couloir qui relie toutes les pièces de la maison baigne dans l’écru.

Un peu plus loin, quand on avance vers le fond de la maison, il y a deux chambres d’amis. L’une a les murs bleu ciel et l’autre les a beiges ; c’est un vestige qui reste du passage des anciens propriétaires. Mais ça ne détonne pas avec le reste. Mes parents n’ont pas voulu les redécorer pour l’instant : leur budget ne l’aurait pas supporté. Car il faut dire que la salle de bain qui est à côté de ces deux chambres a été complètement réaménagée pour permettre à mon père de l’utiliser de manière autonome : lavabo au bord avant renfoncé en arrondi et accès à la douche de plain-pied par porte vitrée coulissante.

Par contre, mes parents ont fait refaire la chambre principale où ils dorment et là, ils m’ont étonné : ils ont osé sortir un peu de leurs sentiers battus. Les murs de la pièce sont d’un violet doux mais prononcé et font ressortir les lignes de leur vieille armoire et de leur lit en bois. C’est incroyable comme il faut peu de chose pour créer un bel effet visuel : choisissez bien la couleur de vos murs et vous revisitez totalement votre mobilier. Vous vivez ailleurs ! De plus, comme dans la maison, le sol des pièces est soit blanc, écru, beige ou gris clair, avec un dallage à grands carreaux très seyant ou un lino de qualité, tout ressort d’autant par contraste avec les formes et complémentarité avec la sobriété des murs. Oui, c’est ce côté épuré qui m’a immédiatement plu : il crée à lui seul l’unité de l’ensemble avec la même élégance discrète remarquée dans le séjour-salon. Tout ce que j’affectionne !

Mon attention a également été attirée par toutes les portes-fenêtres de la maison. En effet, le bâtiment ne possède presque pas de fenêtres (il en a seulement une pour la salle de bain) mais bien des grandes portes vitrées sur les deux façades est et ouest (quatre de chaque côté) : la lumière est par conséquent présente une grande partie de la journée dans la maison où que l’on soit. J’avoue qu’une chambre avec une porte-fenêtre, ça le fait, surtout si elle donne sur le jardin, ce qui est le cas pour celle de mes parents.

Ah, le jardin ! Disparu les hectares de terrain de l’ancien domicile : maintenant, le jardin est presqu’un jardinet avec surtout du gazon. Quand je l’ai vu pour la première fois, j’ai souri : un bébé pommier, mais vraiment bébé, aborrait fièrement une seule et unique pomme. LOL ! Ma mère m’a raconté qu’en fait, l’arbrissseau en avait donné trois dont celle que je voyais. Et j’ai beaucoup aimé l’histoire de ce petit arbre. Lorsqu’ils sont entrés dans la maison, mes parents l’ont trouvé au fond du jardin, planté en pot et en petite santé, forcément. Ils ont alors décidé de le mettre en terre et de voir. Allait-il croître et produire des fruits ou mourir ? Un an plus tard, la réponse est là : l’arbrisseau moribond, étouffant dans son pot, a repris du poil de la bête et a remercié mes parents en leur offrant trois belles pommes. Quand je dis que cette nouvelle maison véhicule de bonnes énergies, c’est vrai !

 

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Le "bébé" pommier avec son unique pomme

dans le jardin de mes parents

(Photo : LP LE CHANJOUR)

 

Mais en même temps, je dois dire que mes parents sont des gens simples, chaleureux, très accueillants et prévenants. Ils ont le cœur sur la main. Ce qui est idéal pour avoir des réactions positives de l’entourage, qu’il soit humain, végétal ou animal. Dans le quartier, mon père est connu : il aime beaucoup se balader seul ou avec son chien, Max, aux alentours. C’est aussi un moyen de faire de l’exercice physique si nécessaire pour activer sa circulation sanguine et mieux irriguer ses membres inférieurs. Du coup, quand il passe près des habitations des uns et des autres, mon père échange quelques mots. Sinon, mes parents ont déjà invité des voisins à boire un café ou l’ont été eux-mêmes.

En fait, après avoir quitté mon père mal en point et ma mère très inquiète début 2011, je les ai retrouvés moralement en forme, beaucoup plus apaisés et reposés. L’ancienne maison, si elle avait plus de cachet, était devenue peu à peu froide, inconfortable et inadaptée à la vie de mes parents vieillissants et avec une santé fragile. Moi-même, bien qu’y étant très attaché, je dois reconnaître que je m’y sentais de moins en moins à l’aise. La nouvelle demeure de mes parents, même plus simple, est à l’opposé beaucoup plus accueillante et chaleureuse. Elle est aussi plus dans l’air du temps. A l’inverse, l’ancienne exhalait des relents d’un passé poussiéreux, de plus en plus lointain, avec ses papiers peints défraîchis, ses photos délavées ou encore ses objets inutiles dispersés ici et là d’une pièce à l’autre, ce qui entretenait en chacun de nous une forte nostalgie. Et pour moi, c’est plus un frein qu’un moyen d’avancer.

Mes parents se retrouvent dorénavant dans un endroit clair et moderne, sans emphase, où tout est à créer pour eux et surtout une nouvelle histoire domestique et affective. Et c’est sans doute ce mouvement intérieur dans lequel ils se trouvent qui les a conduit à adopter une décoration plus dépouillée dans leur nouvelle maison : elle traduit sans aucun doute leur détachement intérieur face aux circonstances difficiles qu’ils ont dû affronter récemment. Leur déménagement les a forcés à abandonner une part de leur vieux mobilier et à réinvestir dans un nouveau mais réduit au strict nécessaire. C’est la même attitude qui a prévalu pour les travaux de rénovation de certaines parties de la maison : s’en tenir à l’indispensable. Ainsi, une rambarde d’accès au jardin a été construite à partir du séjour-salon afin de faciliter les déplacements de mon père. C’est vraiment ce qui m’a sauté aux yeux dès que je suis arrivé dans ce lieu : l’essentiel s’étale partout avec limpidité et confort. L’accessoire bien que présent est clairement relégué au second plan. A mes yeux, c'est une manière sage et harmonieuse de se meubler.

Par conséquent, je comprends mieux pourquoi mes parents sont si sereins. Vraiment, quel bonheur de les voir rebondir avec autant d’énergie et de calme intérieur. Au bout du compte, je me dis que leur nouvelle maison est à leur image : tout y renvoie la simplicité, la chaleur intérieure, l’accueil de l’autre… et beaucoup de lumière ! C’est sans doute pour cette raison que mes parents connaissent une vie sociale plus active depuis qu’ils y habitent : quand on se sent bien dedans, l’environnement suit très vite. J’ai été surpris de constater à quel point, papa et maman étaient plus dynamiques et vivants. Ce qui est forcément très attractif.

 

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Facade arrière de la nouvelle maison parentale : la rambarde d'accès au jardin

(Photo : LP LE CHANJOUR)

 

Maintenant que je suis revenu chez moi, je me sens plus rassuré. Je savais mes parents très attachés à leur ancienne maison et appréhendais leur réaction à la longue. Mais de les voir aussi bien installés chez eux et dans leur nouveau quartier, mes craintes se sont envolées. Le nouveau domicile de mes parents est juste un nouveau lieu de vie très sympa. Et je souhaite que tout continue ainsi. En tout cas, merci la vie pour toute cette bonne fortune dont bénéficie mes parents, eux qui ont dû souvent manger leur pain dur plus d’une fois ! Et cette chance a commencé bien avant leur installation dans les lieux comme si une porte s’était ouverte dans leur vie malgré eux. En effet, la démarche d’achat de cette maison a déclenché un processus de circonstances très harmonieux autour d’eux. Le jeune notaire qui s’occupait de la vente a été très humain : il a négocié un accord avec les nouveaux occupants de l’ancienne maison de mes parents afin qu’ils retardent leur installation et permettent ainsi à mon père et à ma mère d'avoir un laps de temps suffisant pour trouver un nouveau foyer adéquat. Et lorsque la perle rare a été dénichée, le notaire est à nouveau intervenu pour différer une seconde fois l’occupation de l’ancienne maison par ses nouveaux propriétaires : mon père avait subi une seconde amputation et avait le moral au plus bas. Un déménagement dans ces conditions était tout bonnement une violence de plus qui lui aurait été infligée avec toutes les conséquences psychologiques dévastatrices qui auraient suivi. Le jeune notaire est même venu rendre visite à papa à l’hôpital afin de se mettre simplement aux nouvelles. Ma mère en a été très touchée. Puis quand il a fallu déménager, des solidarités familiales se sont déclenchées. En une matinée, tout était fait. Et à la fin de la journée, mes parents commençaient à vivre leur nouvelle vie dans un nouveau domicile pas encore tout à fait au point côté fonctionnalités indispensables à ce moment-là.

Comme vous le voyez, oui, cette nouvelle maison est bien un lieu de chance. Et ce n’est pas pour rien qu’on s’y sent immédiatement à l’aise. D’ailleurs, l’atmosphère qui y règne est partagée entre quiétude, joie et harmonie. J’ai été surpris de voir à quel point tous les visiteurs qui viennent rendre visite à mes parents sont des gens positifs et joyeux. Du coup, je comprends que même les maisons les plus impersonnelles deviennent ce qu’en font leurs occupants et qu’elles peuvent avoir une âme. Super ! Tout dépend de nous, encore une fois. Par conséquent, je souhaite à mes parents une vie longue et heureuse dans leur nouvelle maison.

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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 23:57

NOTE : Cet article est dédicacé à ma mère tout spécialement. Je t'aime Maman.

 

Nous sommes aujourd'hui le 26 juillet. Et en Bretagne, ce jour est spécial. Dans de nombreux lieux, des communes et des villages, Sainte-Anne est fêtée : les chants profanes ou sacrés vont se mêler au son du biniou, de la bombarde et des tambours pour honorer celle qui incarne avec une douce autorité l'essence commune de toute une région, celle qui rassemble un grand nombre de coeurs autour du sien. En ce jour particulier, l'un des hauts lieux de rassemblement et de communion sera certainement comme à l'accoutumée la ville de Sainte-Anne d'Auray dans le Morbihan : sa basilique est connue dans le monde entier par la plupart des croyants catholiques. Moi-même, je m'y suis rendu, enfant, plusieurs fois, accompagné par mes parents. Pour ma mère, c'était un vrai (mini) pélerinage lorsque nous y allions. Je ne me rendais pas toujours compte de ce qui se passait en profondeur : je savais juste qu'on honorait une grande dame, une sainte... et une parente de coeur, presque un membre de la famille.

 

Sainte-Anne d'Auray - Michèle Mocaër (2007)

Basilique de Sainte-Anne d'Auray (Morbihan)

avec au premier plan, la fontaine aux voeux et dévotions

(Photo : Michèle Mocaër)

 

Il y a quelques semaines, une amie, Laurence W., a posté sur son profil Facebook une vidéo musicale qui m'a bouleversé. Ce mini-film visible ci-dessous met en scène un chant religieux breton très connu dans ma région natale et indissolublement lié à sa culture, n'en déplaise aux esprits laïcs qui souhaiteraient réinterpréter parfois la grande Histoire humaine à leur façon. Pour de multiples raisons politiques et historiques, l'identité bretonne est désormais liée à jamais au catholicisme sur le marbre du temps comme elle l'est depuis des siècles avec la grande tradition celtique des druides et des bardes. Le christianisme pourra disparaître, son empreinte sur la Bretagne perdurera exactement de la même manière que les chants et musiques de mes ancêtres les plus lointains alors fiers païens. Son esprit religieux pourra s'évanouir que sa tradition restera à l'instar de toutes les relations socioculturelles passées qui ont bâti la culture bretonne dont la nature est éminemment syncrétique. Quiconque se rend en Bretagne voit tout de suite que les pardons rendus à tel ou tel saint sont bien plus que du folklore. D'ailleurs, je conseillerais à tout visiteur non Breton ayant un esprit anticlérical qui se rend dans ma région natale et de jeunesse de ne jamais trop plaisanter avec la religion : il pourrait avoir quelques ennuis en plus... et quelques dents en moins éventuellement. Tout Breton authentique, même s'il ne partage pas la foi chrétienne, la respecte cependant car elle signe l'existence d'une culture et d'un coeur collectifs. Et la langue bretonne quel qu'en soient ses variantes, qu'elle soit parlée ou pas par chacun, en est le ciment commun pour tous les habitants de souche sur les 5 départements* qui constituent la Bretagne authentique et historique.

Le chant dont il est question dans cet article s'intitule Ô Rouanez karet an Arvor, ce qui signifie en français, Ô Reine aimée de l'Arvor. Dans l'esprit breton, la Bretagne est divisée en deux parties principales : l'Argoat (le pays des terres, la bretagne intérieure) et l'Arvor (le pays des mers, la Bretagne côtière). Ce cantique célèbre la bonté et la grandeur de Sainte-Anne, mère de la vierge Marie, et considérée comme la sainte patronne protectrice de tous les Bretons. Et je peux vous dire que Santez-Anna a toujours une sacrée autorité naturelle sur son peuple qui lui est tout dévoué. C'est un peu notre "bonne mère" à nous, Bretons. Même éloignée de notre terre natale, la plupart d'entre nous y pensons un peu quand même à notre grand-maman spirituelle. En plus, elle porte un si joli prénom : Anne.

 

sainte-Anne

 

Pour nombre de Bretons, Ô Rouanez karet an Arvor est un hymne régional officieux, à côté de l'hymne officiel, enfin qui s'est imposé comme officiel de manière non définie, Bro gozh ma zadoù (Vieux pays de mes pères). Les deux chants se partagent le coeur du peuple breton sans problème. La population armoricaine montre ainsi un bel exemple au reste de la France au laïcisme si agressif et totalitaire : un cantique catholique et un chant celtique fusionnent leur beauté particulière dans une même langue et un même esprit régional qui reconnait et accepte toutes les composantes historiques de sa culture sans les opposer. Quelle leçon !

A mes yeux, Ô Rouanez an Arvor représente mieux mon lien vicéral entre ma région natale et moi , pour des raisons affectives évidentes reliées à ma mère. Il symbolise aussi ma culture et mes racines : Breton d'abord, Français ensuite. Il n'y a pas d"égalité. Cette hiérarchie restera jusqu'à ma mort. C'est la raison pour laquelle je me sens aussi beaucoup plus d'affinités avec les autres civilisations celtes comme l'Irlande, l'Ecosse ou le Pays de Galles qu'avec une bonne partie des régions françaises surtout celles du Sud avec lesquelles je ne me reconnais au fond aucun lien culturel commun essentiel hormis une langue nationale acceptée par défaut. Ma culture bretonne explique chez moi mes facilités linguistiques avec l'anglais et ma forte attirance pour tout le monde anglo-saxon. Mon sentiment d'être une sorte d'expatrié au coeur anglophone en pays francophone ne date pas d'hier.

 

       Dans cette vidéo, le chant est interprété par le choeur Kanerion Pleuigner

sur les orgues de la basilique de Sainte-Anne d'Auray.

Chaque 26 juillet, jour de la Sainte-Anne,

se déroule sur ce lieu un pardon

en costume traditionnel.

 

Quand mon amie Laurence m'a invité par un tag à venir sur sa page Facebook voir la vidéo, j'ai été ému aux larmes en écoutant le chant qui m'a rappelé tant de souvenirs chaleureux. J'ai alors revu ma propre mère, fervente catholique, qui le connait par coeur et le chantait parfois à la maison durant ma jeunesse. Et elle était transfigurée ma maman alors : je voyais bien que c'était du sérieux et que chanter ces vers la mettait en joie et l'apaisait. C'était un moyen d'échapper à sa condition d'humble ouvrière aux racines paysannes et à un quotidien parfois bien dur afin de se rapprocher de la douceur aimante et impartiale de Sainte-Anne. C'était aussi pour elle une manière de rester en contact avec sa vraie langue maternelle, le breton, que la France avait tenté de lui faire renier et oublier par l'intermédiaire de vexations et de punitions diverses. Combien de coups de règle sur les doigts, elle et mon père, n'avaient-ils reçus parce qu'ils avaient malencontreusement prononcé un ou deux mots en breton, leur langue de coeur ? Car l'esprit républicain français est essentiellement jacobin... et s'est toujours montré totalement ignare sur la valeur culturelle et symbolique du patrimoine originel du pays qu'il prétend pourtant diriger. Nous le constatons encore aujourd'hui quand tout en ne reconnaissant toujours pas de beaux particularismes régionaux qu'il serait fort logique de laisser vivre officiellement car éléments fondamentaux du patrimoine français, la république laisse libre cours à l'expression de cultures sans lien symbolique avec elle et aux valeurs bien différentes voire opposées à certains principes tout simples de dignité humaine. Les méfaits de l'idéologie républicaine française et de sa dictature égalitaire si éprise d'uniformisation sont destructeurs et profondément humiliants pour ceux qui en sont victimes. Mes parents ont su dans leur chair et dans leur âme ce qu'était d'avoir une différence que l'idéologie nivellatrice venue de Paris considérait comme inutile et arriérée. Chanter en l'honneur d'Anne, sainte patronne des Bretons, entre ses quatre murs, dans son modeste intérieur, était aussi pour ma mère une façon de se reconnecter à ses racines, de se REvaloriser à ses yeux : la joie simple qui se lisait alors sur son visage ne trompait personne.

 

Sainte-Anne est rattachée à la Sainte-Famille dans la tradition chrétienne. D'où cette évocation de chaleur humaine et d'attention bienveillante quand on pense à elle. Sainte-Anne, comme sa fille Marie la mère de Jésus, est une personnalité essentiellement réconfortante et protectrice. Anne est dans la tradition la femme de Joachim et la grand-mère du Christ. Par conséquent, elle symbolise un héritage familial concentré autour de valeurs morales qui mettent en exergue l'Amour, le dévouement et la compassion. Avec sa fille, elle représente la référence à un cadre éthique fort transmis ensuite fidèlement par la génération suivante. Anne est aussi la belle-mère de l'humble Joseph, père adoptif exemplaire. D'une certaine manière, tous ces personnages forment pour moi une famille idéale et pour tout dire révolutionnaire : une conception faite hors du couple parental et pour finir une adoption des plus remarquables. Au bout du compte, nous n'avons rien inventé !  Notre modernisme social contemporain ne serait-il pas par conséquent plus supposé que réel ?

 

Sainte-Anne & Marie

Anne et sa fille Marie, future mère du Christ,

dans le parc autour de la basilique à Sainte-Anne d'Auray

(Photo : Michèle Mocaër)    

 

Je vous laisse donc écouter ce chant, si ce n'est déjà fait. Je termine cet article en remerciant chaleureusement mon amie Laurence W. pour m'avoir permis de réentendre une très belle pièce musicale du patrimoine traditionnel breton que j'avais un peu oubliée. Et bien sûr, j'adresse quelques mots à la principale intéressée décrite dans mon article tout de même : "Me ho salud Santez-Anna !" (Sainte-Anne, je vous salue !).

 

Namaste !  

 

 

(*) : les 5 départements français qui composent la Bretagne authentique dite historique sont le Finistère, le Morbihan, les Côtes d'Armor, l'Ille-et-Vilaine et la Loire-Atlantique. Cette dernière a été séparée de sa région d'origine par un découpage administratif arbitraire et très politique en 1941 puis confirmé en 1955.

Published by ELLYPSO WARATAHS - dans MES LIENS INTIMES
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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 17:30

Après 2 mois et demi de total silence, voici quelques nouveaux jets d'écriture en connexion directe avec mon être intime, mes petites flammes intérieures, cadeaux discrets de l'âme. Entretemps, L'observatoire du coeur a eu un an le 21 février dernier. Et ce 18ème article est un moyen de rendre hommage à mon blog et à ses quelques fidèles lecteurs qui se reconnaîtront. L'écriture me libère et permet à un travail intérieur des plus essentiels de s'effectuer au plus profond de moi. Je deviens autre que l'apparence. J'abandonne l'image fausse de ce moi si égotique que la société m'a donnée. Je deviens vraiment, absolument, définitivement Ellypso Waratahs, un de ces nouveaux êtres lumières qui émergent un peu partout sur Terre. Tout se fait le plus naturellement du monde. La refonte complète de mon profil Facebook début février a annoncé la couleur. Et ma rubrique Un nouvel homme est sans doute avec Je vis ma légende la plus en lien avec cette profonde métamorphose intérieure qui s'accélère désormais en moi. Namaste !

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PENSEES DU NOUVEL HOMME - II

 

Je ne suis pas simple. Je suis complexe. Je suis même parfois compliqué. Je suis en fait simplement compliqué. Je sais, c'est agaçant.

 

Ma lenteur naturelle est souvent critiquée. Je l'ai détestée. Mais je change. Un jour, un homme avisé m'a dit que ma lenteur n'était que de la prudence au service de ma sagesse. Un chêne n'est pas un peuplier, un château n'est pas une maison, une étolle de soie n'est pas une écharpe en viscose et le Made in France n'est pas le Made in China. Je vaux mieux que ça quand même ! Et ma lenteur me le prouve. Elle est un pan énorme de ma liberté.

 

Un ange d'amour se tient debout au plus profond de mon être : un boddhisatva de lumière.

 

J'ai encore très mal à ma vie. C'est une maladie que j'ai depuis longtemps maintenant. J'en ai conscience et je l'accepte. Mais je mettrai de longues années à en guérir.

 

J'étouffe sous mon identité française : elle n'est pas moi. Dictature du transitoire qui me blesse chaque jour davantage tant qu'elle dure.

 

Le présent est la vie : il est créateur. Grâce à lui, nous dessinons, concrétisons notre avenir. Mais il m'effraie au plus haut point. C'est aussi un traître. Il peut être parfois comme un patron malhonnête qui nous demande de faire un travail mais sans que nous ayons la certitude d'être rémunéré pour la tâche effectuée. Il peut ne rien nous verser du tout ou nous tuer entre-temps d'un accident fortuit, d'un geste malheureux, d'une faute d'inattention, d'une négligence, d'un mal soudain... Le présent peut nous détruire. Le présent est aussi la mort.

 

Seulement vivre... sans certitude du lendemain. Une école pour moi. L'école de la vie. Et je suis un vieil élève maintenant ! Combien de fois ai-je redoublé ?


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